Sud de l’Italie et folklore, entre subalternité et rébellion de l’Unité aux années 1950


Organisatrices : Héloïse FAUCHERRE-BURESI (IHRIM, Université Lyon 3) et Marie LUCAS (Triangle, ENS de Lyon)

La « Question méridionale » compte, depuis la proclamation de l’Unité nationale en 1861, parmi les grands défis de la vie politique italienne. Cette « Question » renvoie en effet à l’ensemble des débats nés de la perception d’un « retard » dans le développement des régions méridionales, en comparaison des régions septentrionales1. De la guerre contre le brigandage dans les années 1860 aux soulèvements paysans des décennies suivantes et à la création en 1950 d’un fonds spécial, la Cassa per il Mezzogiorno, pour investir dans le Midi italien, le Sud de l’Italie a peu à peu pris la forme, dans l’imaginaire collectif, d’une terre de laissés-pour-compte, d’exclus de la jeune nation italienne et plus largement de la modernité.
La pensée dite « méridionaliste » qui émerge au début du XXe siècle traduit l’ambiguïté des représentations associées à ce dualisme Nord-Sud, parfois au service d’un combat qu’Alberto Asor Rosa a qualifié d’« anti-ouvrier et antisocialiste » ou de discours aux connotations racistes. Au-delà de ces analyses théoriques, littérature et cinéma se sont emparés de ce « problème méridional » : les « cafoni » d’Ignazio Silone, le « mondo offeso » d’Elio Vittorini, la « civiltà contadina » de Carlo Levi, etc, sont autant d’esquisses vivantes des expériences de ces populations laissées en marge du développement de l’Italie unifiée. Dans un autre registre, on peut penser aussi aux œuvres cinématographiques de De Sica ou au théâtre dialectal d’Eduardo Scarpetta et plus tard des frères De Filippo, mettant en scène la Naples populaire du début du XXe siècle.
L’anthropologie italienne a cherché, sous l’impulsion d’Ernesto De Martino et à l’aide de la catégorie gramscienne de « groupes subalternes », à ressaisir l’expérience des groupes relégués aux « marges de l’histoire » (Gramsci) et des mondes populaires du Sud à travers l’étude du folklore local. Cette catégorie de « groupes subalternes » enrichit la terminologie marxiste en s’appliquant, mieux que la notion de « classe » ou de « prolétariat », aux régions périphériques d’Italie mais aussi, au-delà, aux périphéries d’autres continents parfois désignées comme « Sud » du monde. Toutefois, chez Gramsci – comme l’illustreront les débats ultérieurs entre De Martino et Luporini ou entre Hobsbawm et les promoteurs des Subaltern Studies –, les notions de « groupes subalternes » et de « folklore » n’abolissent pas l’ambivalence idéologique des cultures populaires.
Décrit par Gramsci comme une « conception du monde désagrégée, incohérente, inconséquente », le folklore tendrait à refléter la culture dominante et à confirmer l’acceptation par les populations dites « primitives » de leur état subalterne. Néanmoins Gramsci discerne aussi, dans le sens commun populaire, les fragments d’une conception du monde alternative, autonome vis-à-vis des classes dominantes. Cette teneur potentiellement subversive de certaines formes d’expression culturelles méridionales a donné lieu à des interprétations contradictoires : certains n’y ont vu que l’expression d’une incapacité fondamentale de ces « rebelles primitifs » (Hobsbawm) à s’extraire d’une acceptation fataliste de leur condition subalterne ; d’autres études ont souligné au contraire l’existence d’un « folklore progressiste » (De Martino), doué d’un potentiel contestataire. La religion est un terrain privilégié pour étudier cette ambivalence, entre culture dominante, superstitions archaïques ainsi qu’espace d’autonomie et de subversion.
Cette journée d’étude portera sur les formes de vie culturelle, artistique, religieuse des populations du Sud de l’Italie de 1860 à la moitié du XXe siècle et sur les représentations qui leur ont été associées à travers la littérature, l’art, la philosophie, la religion, les sciences sociales et l’anthropologie naissantes. Que révèlent-elles des rapports de force existants ? Quelles interprétations politiques ont-elles nourries ? Ces manifestations sont-elles une première étape dans la prise de conscience par ces groupes de leur subalternité, une irruption sur la scène historique ou sont-elles empreintes d’un fatalisme soumis à la pensée dominante ? Ces questions autour du folklore méridional et de ses représentations permettront d’interroger, dans un esprit inter- disciplinaire, les notions de « culture subalterne », de « folklore progressiste », ou encore d’« orientalisme » appliquées au Mezzogiorno italien.

Les propositions peuvent être rédigées en français, en italien ou en anglais et ne dépasseront pas 400 mots. Accompagnées d’une brève biographie (150 mots max.), elles devront être envoyées avant le 15 septembre 2022 aux adresses mail suivantes : Héloïse FAUCHERRE et Marie LUCAS. Les communications pourront se dérouler en français, en italien ou en anglais.


1 Cette définition socio-politique d’une « question méridionale », au carrefour de différentes disciplines, s’applique à des réalités très variées. Un grand nombre d’initiatives scientifiques récentes et à venir témoignent de l’intérêt porté à cette approche : Journée d’études « Crises politiques et normes de genre : innovations, adaptations, résistances dans l’Europe du sud au XIXe siècle » (Telemme, septembre 2021) ; Journée d’études « Supports de l’information et stratégies de communication en temps de crise en Europe méridionale et en Méditerranée (XVIIe – XXIe s.) » (Telemme, novembre 2021) ; Journée d’études « Contrôle social et encadrement idéologique dans les sociétés méditerranéennes (XIXe-XXI siècles) » (Telemme, mars 2022) ; Colloque "Les imaginaires du Sud à l’écrit et à l’écran" (PLH, mai 2022) ; Consecutio Rerum n. 13, 1 « Current Aspects and Problems of the ‘Southern Question’ » (Paolo Desogus et Marco Gatto, 2022-2023).

 
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le 15 septembre

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