Éditions et histoire du livre

Coordination : Michèle Clément - Stéphanie Dord-Crouslé

Éditions critiques et traductions

L’histoire des idées et des sensibilités requiert comme fondement nécessaire la disponibilité de textes établis avec sûreté, traduits rigoureusement et munis d’un apparat critique et d’une annotation scientifique. Pas plus que pour les études littéraires, il n’y a pas de véritable philosophie sans philologie et le travail au plus près des textes est la meilleure préparation à l’étude des formes, des représentations, des doctrines qui s’y expriment. C’est pourquoi une grande part du travail de notre laboratoire consiste dans un ensemble d’éditions – soit d’œuvres complètes, soit d’ouvrages significatifs. Autour de ce travail éditorial sont organisés colloques, journées d’études et numéros de revues destinés à faire le point à la fois sur l’avancement de la publication, les obstacles qu’elle rencontre, les méthodes pour les surmonter et sur les résultats que ce travail met à la disposition de l’étude des auteurs et des mouvements d’idées. C’est dire que ce versant de notre activité n’est nullement un simple auxiliaire : il est fondamental pour renouveler le regard porté sur les textes canoniques, leurs héritages et leur répertoire d’arguments et de formes d’expression. Il concerne évidemment de grands auteurs reconnus comme tels (Scève, Vivès, Marguerite de Navarre, Bacon, Pascal, Spinoza, Bayle, Lesage, Montesquieu, Voltaire, Condillac, Saint-Simon, Desbordes-Valmore, George Sand, Louise Michel) mais aussi des auteurs moins connus, qui ont cependant joué un rôle clef d’invention ou de diffusion formelles et conceptuelles.

Livre, presse, manuscrits, écran : histoire du geste éditorial dans les modernités

Cet axe souhaite faire fructifier sa longue expérience, menée jusque-là à l’IHPC comme au LIRE, dans l’étude théorique des corpus manuscrits, en particulier des manuscrits philosophiques clandestins des XVIIe et XVIIIe siècles (La Lettre clandestine, publiée aux PUPS) mais aussi des correspondances d’écrivains, des dossiers de genèse d’œuvres (en particulier flaubertiens) ou des manuscrits de pièces jouées en privé sur les théâtres de société au XIXe siècle. Plus généralement, en articulation étroite avec la pratique des éditions critiques, ces travaux poursuivent une réflexion sur l’histoire du livre, enrichie par des collaborations avec l’ENSSIB (projet « Privilèges », séminaire sur la protection et la surveillance du livre imprimé). Plusieurs projets privilégient l’étude de vastes corpus (les gazettes du XVIIIe siècle, les journaux parisiens de 1794 à 1799 ; la presse anarchiste) ou de cohortes de journalistes nombreuses (les journalistes ayant écrit en collaboration), dans la lignée du Dictionnaire des journaux et du Dictionnaire des journalistes dirigés par Jean Sgard. Ils articulent une approche historique et matérielle avec une lecture en profondeur des textes, de manière à apporter une contribution proprement littéraire au mouvement actuel de la recherche en histoire littéraire et culturelle de la presse. Ils ambitionnent de préciser la place de la presse dans le champ littéraire (la collaboration dans le feuilleton dramatique et le roman-feuilleton) et, réciproquement, celle de la littérature dans la presse (la réception de la littérature dans la presse de Thermidor et Brumaire ; le Vallès des journaux anarchistes). Enfin, ils interrogent les liens entre littérature, représentations et idéologie, par exemple en étudiant le renouveau littéraire et culturel dans la presse des dernières années de la Révolution française ou le palmarès et les valeurs littéraires promues par la presse anarchiste.

Humanités numériques et épistémologie des éditions

On s’interroge sur l’histoire des conceptions éditoriales savantes, sur le devenir de l’héritage philologique humaniste, en lien étroit avec les travaux passés et présents sur le français pré-classique et classique – ainsi que sur le néo-latin – menés dans un dialogue disciplinaire avec les linguistes, ainsi que sur l’usage et les mutations que connaît, par exemple, la pratique érudite de l’annotation. Est aussi en projet un colloque international sur les questions relatives à l’édition critique envisagées selon une perspective séculaire large.

Parallèlement, le nombre et l’importance des projets déjà conduits au sein de nos équipes ainsi que la reconnaissance dont ces réalisations jouissent auprès des spécialistes de leur domaine et d’un public plus large, justifient pleinement que l’édition numérique soit intégrée à nos réflexions dans ses spécificités, tant au niveau théorique que pratique. D’une part, les acteurs des projets déjà en ligne souhaitent poursuivre le développement de leurs sites en le pensant dans la durée. D’autre part, ils entendent accompagner et soutenir la mise en place de nouveaux projets d’édition numérique au sein du futur laboratoire et à sa marge. À la traditionnelle science de la philologie, la technologie moderne apporte une abondance, une accessibilité et une rapidité extraordinaires. C’est une révolution dans la philologie, ou plutôt c’est une révolution technologique qui permet de mieux réaliser les ambitions initiales de la philologie et d’ouvrir celle-ci à des possibilités qui étaient encore inimaginables il y a peu. Cette révolution doit être accompagnée d’une réflexion théorique, épistémologique et pratique sur l’édition numérique et surtout sur son devenir dans le temps, hors de la matérialité intangible du livre.

Car le numérique n’est pas simplement un accélérateur, un démultiplicateur, ou un diffuseur des éditions : il ouvre de nouvelles voies scientifiques d’accès aux textes, il repère des parcours de lecture, et en ce sens doit être au cœur des recherches actuelles. Dans cet esprit, on investit et lie entre elles trois directions de recherche qui nourrissent également les enseignements dispensés dans le cadre de la formation des jeunes chercheurs :

  • définir et expérimenter des formes éditoriales numériques innovantes, ouvrant des possibilités complémentaires aux éditions papier (cf. les projets Dossiers de Bouvard et Pécuchet, Pensées de Pascal, Montesquieu, Sources médiévales, etc.) ;
  • explorer les apports du numérique au questionnement littéraire, philosophique, linguistique, et à l’étude renouvelée des œuvres et des corpus par l’annotation numérique, les concordances dynamiques, les statistiques textuelles, etc. (cf. les projets Skepsis, Base de Français Médiéval, Mondes Humanistes et Classiques, Correspondance de Pierre Bayle, etc.) ;
  • concevoir, développer et évaluer des logiciels (comme la plateforme TXM, en version locale pour poste, et en version portail en ligne) en adéquation avec une approche des textes dans l’esprit de la recherche en sciences humaines et sociales, intégrant en particulier la qualité philologique des données.

Pour ancrer solidement ces réalisations effectives et à venir dans la dynamique plus vaste des Humanités numériques, est menée une réflexion théorique qui s’accompagne d’une dissémination toujours plus large des bonnes pratiques. La production d’une thèse d’informatique codirigée par un membre de l’équipe, dans une nécessaire perspective interdisciplinaire, alimente opportunément la réflexion sur la spécificité des éditions électroniques en mettant au jour une approche générique de leur construction. L’appartenance de plusieurs projets au consortium CAHIER est aussi un élément propre à soutenir cette double démarche en favorisant les échanges de données et de méthodes, en offrant un cadre favorable à l’évolution et à l’amélioration des pratiques, et en donnant accès à des formations.

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