Éditer les philosophes classiques au XIXe siècle en France


Organisation : Félix BARANCY (ENS de Lyon, IHRIM) et Delphine ANTOINE-MAHUT (ENS de Lyon, IHRIM)

PRÉSENTATION
Nous travaillons chaque jour, pour la plupart d’entre nous, à lire des textes de philosophes du passé. Pourtant, parce qu’il est constamment sous nos yeux, nous nous focalisons rarement sur le médium éditorial qui permet cette lecture. Or, loin d’avoir ce statut de « degré zéro de la réception », inoffensif et impartial, qu’on a parfois voulu lui attribuer, le travail d’édition philosophique semble de part en part traversé d’enjeux tant politiques que philosophiques (Moreau, 2008 ; Narcy, 2013 ; Antoine-Mahut, 2020 b). C’est particulièrement le cas au XIXe siècle, au moment où se développe en France, sous l’égide de Victor Cousin, l’histoire de la philosophie comme discipline autonome (König-Pralong, 2019). Éditer un texte n’est alors pas seulement le moyen de le réactualiser pour servir des intérêts contemporains – Cousin entreprend notamment de diffuser les œuvres de philosophes qu’il érige en fondateurs de sa propre doctrine, le spiritualisme : Platon, Proclus, Abélard, Descartes, Maine de Biran – mais bien d’agir dans cette actualité elle-même, en construisant des figures de ces auteurs. C’est-à-dire non seulement en réactivant des traditions légitimant notre propre philosophie mais en élaborant des interprétations de ces auteurs mêmes pour en faire, plus que des précurseurs, des alliés en contexte polémique. C’est ainsi que Cousin entreprend dans son édition de Descartes, contre les sensualistes et les idéologues, d’invisibiliser ses textes physiologiques et scientifiques, ou plus exactement de les dévaluer par rapport à un corpus plus proprement métaphysique : le Discours de la méthode dissocié des Essais scientifiques et les Méditations (Antoine-Mahut, 2020 b et 2021).
Au-delà de la pratique consistant à rendre disponibles les textes d’un auteur, il convient donc de s’interroger sur les effets produits par les choix éditoriaux, dans leur matérialité même : sélection des textes, mise en ordre, figuration de variantes, mais aussi traduction, qui est un enjeu majeur dans l’édition de philosophes étrangers (voir Lacoste, 2012).
Cependant, l’étude des éditions d’auteurs philosophiques ne doit pas retenir notre attention dans la seule mesure où elle éclairerait la prise de position de celui qui édite (voir par exemple Mauve, Narcy, Ragghianti et Vermeren, 2017), à deux titres au moins. D’une part, parce qu’une édition n’est jamais l’œuvre d’une seule personne mais fait intervenir un réseau resserré d’acteurs : l’éditeur scientifique, l’éditeur proprement dit, les instances politiques qui mettent – ou non – ces textes au programme du baccalauréat, les institutions religieuses, qui peuvent le condamner ou l’approuver, voire, dans le cas de Cousin, un « régiment » d’étudiants qui l’assistaient dans la préparation de ses divers travaux. Étudier les éditions d’auteurs philosophiques, c’est ainsi s’ouvrir la possibilité de comprendre tout un champ de la vie intellectuelle. D’autre part, parce qu’en tant que « rééditions » d’un texte original, elles s’établissent toujours d’emblée dans une intertexualité, dialoguant avec toutes celles qui les précèdent – qu’elles discutent, complètent, critiquent, ignorent. Dans cette mesure, chaque édition peut être étudiée comme une prise de position au sein d’un débat philosophique dont il est parfois possible de remonter le cours sur plusieurs siècles.
Mais si l’histoire de l’édition est désormais un champ balayé par des études nombreuses et qualitatives, notamment en ce qui concerne le XIXe siècle (Chartier et Martin, 1990 ; Mollier et Sorel, 1999 ; Mollier, 2007) force est de constater que cet enseignement n’a pas encore été complètement intégré par les philosophes. Les éditions philosophiques elles-mêmes n’ont fait l’objet que de travaux isolés (Mollier et Sorel, en 1999, ne recensaient qu’une maîtrise d’histoire sur le sujet), et du côté de l’histoire de la philosophie, la nature et la valeur spécifiquement philosophique de ce type de supports restent très peu interrogées. De cette manière, sans le vouloir, sans le savoir, et même sans s’en soucier, nous nous exposons au risque de charrier avec nous des constructions philosophiques issues du XIXe siècle : tant dans la sélection des auteurs et des supports textuels à étudier que dans les questions que nous cherchons, avec eux, à reformuler voire à résoudre (Shapiro, 2016 ; Antoine-Mahut, 2020 a).
La question se pose bien sûr pour toutes les parties, et toutes les périodes, de l’histoire de la philosophie. Toutefois, elle se présente de manière particulièrement pressante pour la séquence classique des XVIIe et XVIIIe siècles. Celle-ci occupe en effet une place prédominante dans le processus de « canonisation » philosophique entamé au XIXe siècle. Prédominante parce que ces auteurs, leurs œuvres et leurs problèmes restent les références principales de ceux qui ont donné sa forme au XIXe siècle, non seulement en enseignant et en publiant (y compris leurs cours) mais aussi en intervenant dans les jurys de concours, dans les commissions de réforme des programmes scolaires, dans les comités de sélection des professeurs, etc. Mais également parce que le statut de classiques, pour certains de ces philosophes, les a chargés d’une « énergie émotionnelle » (Collins, 1998) qui a pu les mettre au centre de « guerres d’éditions » venant saturer le débat public.

AXES
Les discussions de cette journée d’études consacrée aux éditions des philosophes des XVIIe et XVIIIe siècles en France au XIXe seront articulées autour de trois axes.

1. L’édition comme objet philosophique au XIXe siècle.
Largement étudiées dans la seule mesure où elles donnent l’état d’une réception d’un auteur valorisé (Platon, Spinoza, Descartes, Pascal, …), les éditions sont souvent pour ceux qui les produisent des vecteurs philosophiques de première importance. Vecteur car les notes, présentations, postfaces, préfaces et autres textes liminaires sont autant de lieux d’expression de ses propres prises de position – lieux très privilégiés car bénéficiant d’une double légitimité : celle de l’auteur canonique qui lui fournit son cadre, et celle, acquise, du scientifique érudit qui annote, présente et parfois traduit le texte de référence. Mais vecteurs également car le geste même d’éditer, et donc de rendre visible, de diffuser, une pensée est une manière de décrire, voire de prescrire ce que doit être la philosophie. Soit, en général, en valorisant certaines traditions sur d’autres, soit, en recomposant les œuvres ou les corpus eux-mêmes, en verrouillant l’interprétation d’une philosophie – Cousin, par exemple, s’octroie le monopole de l’édition posthume des œuvres de Maine de Biran.
L’objectif, dans cet axe, est d’étudier les modalités selon lesquelles les œuvres des philosophes des XVIIe et XVIIIe siècles sont des supports privilégiés au XIXe pour diffuser sa propre philosophie, et plus largement une conception de ce que doit être, de ce que doit devenir, la philosophie.

2. Les dynamiques de canonisation et d’exclusion du canon philosophique.
C’est au XIXe siècle que, s’institutionnalisant comme discipline autonome, la philosophie se dote d’un canon, à savoir d’un ensemble plus ou moins élargi de figures faisant autorité dans la définition de cette discipline elle-même. Loin d’être une entité abstraite et désincarnée, un canon peut être appréhendé à partir d’un ensemble de manifestations concrètes – il convient à cet égard de le distinguer de la masse indéterminée formée par les « classiques » culturels. Essentiellement lié à l’institution, un de ses éléments les plus déterminants consiste dans la liste des auteurs destinés à être étudiés en classe de philosophie publiée par les différents ministères en charge de l’instruction publique.
Les éditions ont un double rôle à jouer dans ce processus de canonisation. Premièrement, même si les éditions sont rarement spécifiées dans les programmes, il apparaît clairement que ces derniers sont tributaires des travaux éditoriaux menés en parallèle. Il faut par exemple attendre l’édition Havet des Pensées de Pascal (1852), qui entend en reconstruire le « système philosophique » dans les notes, et surtout l’édition Brunschvicg (1897) pour qu’elles soient mises au programme de la classe de philosophie : à noter qu’elles figuraient, entre 1842 et 1850, en classe de rhtéorique, dans l’édition littéraire de N.-A. Dubois. Deuxièmement, plus encore que les articles, ouvrages, conférences, qui discutent l’interprétation légitime des auteurs et dont elles sont redevables, ce sont les éditions qui déterminent la forme et la figure des philosophes. Elles seules disposent en effet d’un tel pouvoir fixateur : le plus souvent, elles ne sont pas le lieu d’expression d’un dissensus mais établissent un texte donné universellement comme « vrai ».
L’objectif de cet axe sera de mettre au jour, pour les discuter, les transformations opérées par les éditeurs de textes philosophiques et l’impact de ces transformations sur le canon philosophique. Il s’agira donc tant de se demander quelles sont les conditions pour qu’un texte en vienne à être considéré comme pleinement philosophique (conditions stylistiques, formelles, idéologiques, …) que de voir la manière dont certains auteurs et certaines œuvres ont quitté, après y avoir figuré, cette liste d’auteurs canoniques. On pourra alors s’interroger sur les différences entre le canon du XIXe siècle et celui qui est le nôtre.

3. Éditer des philosophes dans le contexte polémique de laïcisation des institutions.
Le contexte dans lequel la philosophie s’institutionnalise au XIXe siècle, en particulier en ce qui concerne la philosophie scolaire, est celui de sa lutte avec les institutions religieuses, et surtout l’Église catholique. La volonté de ne pas « faire d’affaires avec nosseigneurs les évêques », comme l’écrivait Vacherot dans Le nouveau spiritualisme (1884), a par exemple marqué toute la carrière de Cousin – ce qui n’a pas empêché les intéressés de s’élever très nettement contre ses ambitions de contrôle de la philosophie.
Dans ce contexte, les éditions sont des armes de premier choix. Parce qu’elle permettent – du moins théoriquement – de s’assurer le monopole d’une interprétation d’un auteur, elles peuvent servir à se constituer un bataillon d’alliés. Mais également, parce qu’elles visent souvent un public précis, elles sont l’occasion de dénoncer ses ennemis et d’alerter sur les dangers de telle ou telle doctrine. C’est particulièrement le cas pour les auteurs mis au programme du baccalauréat : si l’enseignement « libre » n’est pas tenu de suivre les programmes d’enseignement du public, les programmes de l’examen sont eux, identiques pour tous les élèves. Pour un auteur aussi controversé que Pascal, par exemple, on peut voir fleurir tout au long du siècle des éditions catholiques corrigeant la pensée de l’auteur dans les notes et rappelant le véritable catéchisme chrétien contre la théologie de Port-Royal.
Il s’agira donc de se demander, dans cet axe, dans quelle mesure le contexte de laïcisation des institutions, en particulier de l’École et de l’Université, et plus largement de conflit entre la philosophie d’État et la religion, a été déterminant dans l’édition des philosophes classiques au XIXe siècle.

Informations pratiques :
Nous souhaitons donner dans cette journée une place importante aux discussions. Pour que celles-ci puissent être réellement constructives, il importe que les interventions n’excèdent pas 20 minutes. Elles seront suivies de 20 minutes d’échanges.
Bien que consacrée aux philosophes, cette journée a vocation à être interdisciplinaire et à associer des compétences en littérature, histoire, histoire des idées et sciences sociales notamment. Aucune restriction disciplinaire ne sera donc appliquée dans l’étude des propositions.

Les propositions sont attendues pour le 25 octobre 2020. Ces dernières devront prendre la forme d’un résumé d’environ 1500 caractères (espaces compris), en français ou en anglais, accompagné d’un titre. Ces propositions doivent être envoyées par mail à l’adresse suivante : felix.barancy chez ens-lyon.fr.
Les langues de la journée d’études sont le français et l’anglais.

Organisation de la journée :
Félix Barancy (ENS de Lyon, IHRIM)
Delphine Antoine-Mahut (ENS de Lyon, IHRIM)

Références :
D. ANTOINE- MAHUT et S. LÉZÉ (dir.) (2017) Les classiques à l’épreuve, Actualité de l’histoire de la philosophie, Paris, Editions des Archives Contemporaines.
D. ANTOINE-MAHUT (2020 a) « La formation du canon de l’histoire de la philosophie moderne » [En ligne], Séminaire MOSCHO, Naples, enregistrement YouTube du 4 avril 2020. Disponible à cette adresse
D. ANTOINE-MAHUT (2020 b) « Bien reçu ? Trois éditions de Descartes au XIXe siècle en France », Fabula / Les colloques, Accuser réception. [En ligne] Disponible à l’adresse : http://www.fabula.org/colloques/document6563.php.
D. ANTOINE-MAHUT (2021) “Figures of Descartes in Nineteenth-Century France” in J. SECADA and C. LIM (eds.), Cartesian Mind, London, Routledge, en cours de publication.
R. CHARTIER et H.-J. MARTIN (dir.), Histoire de l’édition française, t. III, Le Temps des éditeurs. Du romantisme à la belle époque, Paris, Fayard, 1990 [1985].
R. COLLINS (1998) The Sociology of Philosophies : A Global Theory of Intellectual Change, Cambridge, Belknap Press of Harvard University.
C. KÖNIG-PRALONG (2019) La Colonie philosophique. Écrire l’histoire de la philosophie aux XVIIIe et XIXe siècles, Paris, Éditions de l’EHESS.
J. LACOSTE (2012) « Philosophes » in Y. CHERVEL, L. D’HULST et C. LOMBEZ, Histoire des traductions en langue française. XIXe siècle, Paris, Verdier, p. 979-1036.
C. MAUVE, M. NARCY, R. RAGGHIANTI et P. VERMEREN (2017) Victor Cousin, Platon, Paris, Vrin.
J.-Y. MOLLIER et P. SOREL (1999) « L’histoire de l’édition, du livre et de la lecture en France aux XIXe et XXe siècles. Approche bibliographique », Actes de la recherche en sciences sociales, vol. 126-127, mars 1999, p. 39-59.
J.-Y. MOLLIER (2004) « Éditer au XIXe siècle », Revue d’histoire littéraire de la France, 2007/4 (Vol. 107), p. 771-790.
P.-F. MOREAU (2008) « Traduire Spinoza : l’exemple d’Émile Saisset », in Spinoza au XIXe siècle : Actes des journées d’études organisées à la Sorbonne (9 et 16 mars, 23 et 30 novembre 1997), Paris, Éditions de la Sorbonne, p. 221-230.
M. NARCY (2013), « Le Platon libéral de Victor Cousin », Revue française d’histoire des idées politiques, no 37, p. 35-57.
L. SHAPIRO (2016) “Revisiting the Early Modern Philosophical Canon”, Journal of the American Philosophical Association no 2/3, p. 365-383.

 
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