Il faudrait donc qu’elles lisent beaucoup ? Enjeux pédagogiques de la littérature des filles au XIXe siècle


« La lecture est la branche la plus importante de l’éducation des filles ; car c’est par elle que l’intelligence s’éclaire et que le sentiment se développe. Il faut donc qu’une femme lise beaucoup1 […] ». C’est sur ces mots que s’ouvre l’introduction de la rubrique
« Littérature française » du premier numéro du Journal des demoiselles en 1833. Cette affirmation peut paraître surprenante au regard de la méfiance dont la littérature fait volontiers l’objet – notamment le roman, qui sera pourtant consacré dans le siècle. Néanmoins, elle s’éclaire lorsqu’on considère son contexte. Si l’éducation des jeunes filles a dès longtemps été l’objet d’un soin particulier – dont témoigne, par exemple, le célèbre écrit de Fénelon (Traité sur l’éducation des jeunes filles, 1687) –, il semble que ce soit au XIXe siècle que l’on prend conscience du rôle majeur que la littérature a à jouer en ce domaine. En une époque marquée par l’alphabétisation croissante de la population, le développement de la lecture solitaire et silencieuse, l’accroissement de la production et de la diffusion des livres2, la multiplication des supports de l’imprimé, le succès de la presse3, et par de nombreuses lois concernant l’institution scolaire attestant de l’intérêt des contemporains pour la question pédagogique4 (lois Guizot, Falloux, Camille Sée…), il n’est pas étonnant de constater que se noue un lien étroit entre une certaine littérature et le public auquel elle prétend s’adresser. Mais de quelle littérature est-il question ? Pourquoi, en effet, faudrait-il désormais que les jeunes filles lisent ? Sans doute s’agit-il de leur dispenser une éducation – morale et sociale – ainsi qu’une instruction – relevant du domaine des savoirs. À cet égard, la question des valeurs et des disciplines transmises, ainsi que celle des moyens – rhétoriques, pédagogiques, éditoriaux ou autres – mis en œuvre pour ce faire, reste encore largement à explorer, ce que se propose cette journée d’étude interdisciplinaire.

1 Journal des demoiselles, 15 février 1833, p. 4.
2 Pour tous ces faits, voir LYONS Martyns, Le Triomphe du livre : une histoire sociologique de la lecture dans la France du XIXe siècle, Paris, Promodis : Éditions du Cercle de la Librairie, 1987 ; CHARTIER Roger, Lectures et lecteurs dans la France d’Ancien régime, Paris, Seuil, 1987 ; CAVALLO Guglielmo & CHARTIER Roger (dir.), Histoire de la lecture dans le monde occidental, Paris, Seuil, 1997.
3 BELLANGER Claude, GODECHOT Jacques, GUIRAL Pierre, TERROU Fernand (dir.) et al., Histoire générale de la presse française, Paris, Presses Universitaires de France, 5 vol., 1969-1976 ; KALIFA Dominique, RÉGNIER Philippe, THÉRENTY Marie-Ève et VAILLANT Alain (dir.) et al., La Civilisation du journal, Paris, Nouveau Monde Éditions, « Opus Magnum », 2012.
4 Voir à ce sujet PONTEIL Félix, Histoire de l’enseignement en France. 1789-1965, Paris, Sirey, 1966, p. 197-211 ; et MAYEUR Françoise, Histoire générale de l’enseignement, Tome III, De la Révolution à l’École républicaine (1789-1930), Paris, Nouvelle librairie de France, Labat, 1981.

Axes de réflexion

Nous proposons quelques pistes de réflexion non exhaustives. Les propositions qui ne relèvent pas d’un de ces axes seront également examinées.
Quelle(s) littérature(s) pour les jeunes filles ?

Dans la lignée de Fénelon, le siècle a vu se succéder nombre de prescripteurs,
éducateurs ou pédagogues – à l’instar de Madame Necker de Saussure (L’Éducation progressive ou Étude du cours de la vie, 1828), de la comtesse de Rémusat (Essai sur l’éducation des femmes, 1824) ou d’Henri Marion (L’Éducation des jeunes filles, 1902) –, susceptibles de nous renseigner sur la (ou les) littérature(s) conseillée(s) aux jeunes filles. Comment ces auteurs se situent-ils par rapport à leurs aînés (Fénelon mais également Rousseau, pour ne citer que les plus célèbres) ? Les recommandations ont- elles évolué au cours du siècle ? L’on pourra, dans cette perspective, s’intéresser également aux corpus de presse des demoiselles, sélectionnant et analysant des ouvrages littéraires ou dramatiques dans leurs rubriques bibliographiques.

La littérature des jeunes filles et l’institution
Le développement des ouvrages littéraires pour les jeunes filles invite à penser les rapports de ces premiers avec les institutions. Doivent-ils, en effet, suppléer à certaines de leurs lacunes ? Sont-ils conçus en complémentarité ? Cherchent-ils, au contraire, à s’en distinguer ? L’étude de catalogues de bibliothèques d’institutions ou celle des manuels scolaires pourraient fournir des éléments de réponse : quels textes y fait-on lire aux jeunes filles ? Dans les manuels, la sélection d’extraits engendre-t-elle Des infléchissements jouant sur leur réception ? Qu’en est-il des adaptations/traductions de textes étrangers ? Toutes ces interrogations doivent renseigner la question de la possible « scolarisation » de la littérature de jeunesse au XIXe siècle.

Des éducations littéraires alternatives ?
Quelles sont les différences avec la littérature adressée aux jeunes garçons ? Quels imaginaires éducatifs se dessinent dans les œuvres de fiction dédiées aux filles ? Peut-on repérer des spécificités en fonction de l’origine sociale des demoiselles auxquelles ces textes se destinent – petites paysannes, futures ouvrières ou jeunes bourgeoises ? Dès lors, observe-t-on des propositions éducatives inattendues – par exemple, des initiations politiques ? Savantes ?

Un laboratoire poético-pédagogique ?
Enfin, parce qu’en cette époque qui voit la naissance de la profession d’écrivain, les femmes accèdent à l’auctorialité – pourvu qu’elles fournissent des productions pour la jeunesse ou fassent œuvre de pédagogues –, et parce que cette littérature pour jeune public est soumise au double impératif contradictoire de plaire et d’instruire/éduquer, il y a fort à parier que s’instaurent non seulement des formes poétiques nouvelles (à l’instar des « Leçons de choses » de Marie Pape-Carpentier), mais également des pédagogies novatrices auxquelles l’école d’aujourd’hui pourrait être redevable. De ce point de vue, les supports éditoriaux (périodiques, séries, collections) et leurs diverses utilisations, pourraient également alimenter des réflexions concernant les apports pédagogiques d’un XIXe siècle tâchant d’éduquer ses jeunes filles par la littérature.

Cette journée d’étude, organisée par Amélie Calderone (CNRS-IHRIM) et Marion Mas (INSPE-Lyon 1), se déroulera le 14 octobre 2020 à l’INSPE de Lyon.
Les communications donneront lieu à une publication.

Les propositions en français (environ 500 mots) ainsi qu’une courte bio- bibliographie seront à envoyer par courriel, avant le 20 avril 2020, conjointement à : marion.mas chez univ-lyon1.fr et amelie_calderone chez yahoo.fr

Bibliographie sélective

Fraisse Geneviève et Perrot Michelle (dir.), Histoire des femmes au XIXe siècle (tome 4 de l’Histoire des femmes en Occident dirigée par Georges Duby et Michelle Perrot), Paris, Perrin, 2002.
Gaspard Pierre, Luc Jean-Noël et Rogers Rebecca (dir.), « L’éducation des filles XVIIIe-XXIe siècles », Histoire de l’éducation, n° 115-116, 2007.
Houbre, Gabrielle, Les influences religieuses sur l’éducation des jeunes filles dans la première moitié di u XIXe siècles, 1995.
Mayeur Françoise, L’Éducation des filles en France au XIXe siècle, Paris, Hachette, 1979.
Mayeur Françoise, L’Enseignement secondaire des jeunes filles sous la troisième République, Paris, Presses de la fondation nationale des sciences politiques, 1977.
Monicat Bénédicte, Devoirs d’écriture. Modèles d’histoire pour filles et littérature féminine au XIXe siècle, Lyon, Presses universitaires de Lyon, 2006.
Monicat Bénédicte, Écrits de femmes et livres d’instruction au XIXe siècle, Paris, Classiques Garnier, 2019.
Rogers Rebecca, Les Bourgeoises au pensionnat : l’éducation féminine au XIXe siècle, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2007.
Verneuil Yves (dir.), L’Enseignement secondaire féminin et l’identité féminine enseignante  : hommage à Françoise Mayeur, Reims, CRDP de Champagne-Ardenne, 2009.


Comité scientifique
Amélie CALDERONE (CNRS-IHRIM)
Marion MAS (INSPE Lyon 1-IHRIM)
Isabelle GUILLAUME (Université de Pau-Alter)
Francis MARCOIN (Université d’Artois-Textes et Cultures)
Virginie TELLIER (Université de Cergy-Pontoise-INSPE)
Anne-Marie MERCIER-FAIVRE (IHRIM)

 
 Appel

Informations pratiques

À envoyer avant
20 avril 2020

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