Le corps du sensible. Lectures et écritures phénoménologiques du littéraire (16e-18e siècles)


Organisation : Maxime CARTRON (U. de Sherbrooke), Ralph DEKONINCK, (UCLouvain), Nicholas DION (U. de Sherbrooke), Agnès GUIDERDONI (UCLouvain), Olivier LEPLATRE (U. Jean Moulin-Lyon 3) ; Hannah LAMBRECHTS (U. Jean Moulin-Lyon 3)

Journée « jeunes chercheur.ses »

Propositions de 1500 caractères environ à envoyer à Maxime CARTRON, Agnès GUIDERDONI, Olivier LEPLATRE et Hannah LAMBRECHTS pour le 31 octobre 2022 ;


Qu’avons-nous à gagner à lire ou relire le littéraire de la période moderne avec l’éclairage de la phénoménologie ? Quel bénéfice intellectuel, quel supplément de compréhension critique retirer d’une telle approche ? Solliciter la pensée phénoménologique peut sembler une démarche inutilement anachronique : les textes sont d’abord de leur temps et du passé dont ils héritent, qu’ils reformulent et actualisent. Pourtant, appréhendée comme un geste interprétatif bien plus que comme une grille de lecture tirée d’une doctrine unifiée, la phénoménologie est opératoire si on veut bien envisager son apport du côté de la description, de la représentation et de la suscitation du sensible, au fondement de ce « retour aux choses mêmes » réclamé par Husserl et confirmé par Merleau-Ponty.
Les auteurs de ces trois siècles ne sont en effet pas indifférents à l’exploration nuancée des états perceptifs originels. Bien au contraire, ils ne cessent d’interroger les sources et les effets des sensations ou des émotions, avec les mots et les concepts de leur temps. Par bien de ses aspects, et la diversité de leur production (des récits de voyage et de festivités éphémères aux écrits des mystiques en passant par la littérature comique, la poésie, les galeries d’ekphrasis, les romans ou la littérature artistique), ils s’attachent à saisir ce que Merleau-Ponty a appelé, dans L’Œil et l’Esprit, « la texture imaginaire du réel ».
Plusieurs axes complémentaires, herméneutiques et épistémologiques, pourraient structurer cette tentative destinée à reconsidérer à nouveaux frais la façon dont les auteurs ont tenté d’aborder le monde comme phénomène, jusqu’en ses zones incompréhensibles et insaisissables, et comment ils ont choisi d’en restituer l’expérience foisonnante par l’acte d’écriture.

1. Le corps face au monde
La première perspective voudrait ainsi inviter à tourner le regard en direction des multiples manifestations du sensible, avec la volonté de réincarner le littéraire de cette période, y compris dans ses réactions de refoulement, de refus ou de détestation du corps. L’intention serait de repérer dans les œuvres la présence problématique, voire le mystère des corps, en deçà ou au-delà du discours de la rationalité, en ce point où la pensée reste à court de concept. Il s’agirait de retrouver les formes du sensible (paysage avant d’être géographie) envisagées sur le mode de la rencontre dont le texte serait le réceptacle autant que l’activateur. On étudierait ainsi les positions corporelles de sujets confrontés, au sein du langage, à l’opacité des choses et à la profondeur du réel. Et on serait amenés à observer comment, à travers les fictions qu’elle suscite et développe, l’imagination littéraire est parvenue, aux périodes anciennes, à figurer l’ouverture perceptive au monde, soutenue par l’étonnement, dans les termes définis par Maurice Merleau-Ponty : « C’est dans l’épreuve que je fais d’un corps explorateur voué aux choses et au monde, d’un sensible qui m’investit jusqu’au plus individuel de moi-même et m’attire aussitôt de la qualité à l’espace, de l’espace à la chose et de la chose à l’horizon des choses, c’est-à-dire à un monde déjà là, que se noue ma relation avec l’être » (Phénoménologie de la perception).
Un double enjeu apparaît ici. Tout d’abord, le redéploiement des textes selon la méthode descriptive propre à la phénoménologie et, par suite, la mise au jour d’une autre histoire du sensible qui ne débuterait pas au préromantisme ; ensuite, l’inventaire des moyens, des termes, des notions qui permettent à la littérature de sonder le monde sensible et ses champs de présence, de les faire signifier et résonner et, en quelque sorte, de les habiter pour en transmettre les événements.

2. Écriture / lecture du sensible
Cet engagement dans le sensible est inséparable du rôle qu’y joue l’écriture. Si la littérature « phénoménologique » se reconnaît à sa préoccupation du sens des corps à travers lesquels a lieu la confrontation avec le monde, elle dépend aussi d’une écriture qui réponde de manière spécifique et juste à cette disponibilité au sensible : le corps serait ici à saisir moins comme thème du texte que comme performance et épreuve de langage, comme style. Se trouve-t-il aux siècles anciens, des genres, des procédures stylistiques, des configurations textuelles et iconotextuelles plus propices à ce rapport de signifiance entre le corps et le réel via les ressources de l’imagination ? Peut-on questionner des façons d’écrire qui soient aussi, en ces temps, des manières de vivre ainsi que l’envisageait Montaigne, soucieux de faire coïncider expérience d’être et expérience d’écrire ?
De là, ne serait-il pas fructueux de lancer une réflexion sur les conduites affectives de la lecture et du regard, sur les relations du visible, du scriptible et du lisible nouant le sujet et son corps ? Aude Volpilhac a, par exemple, pu parler, au sujet du 17e siècle, d’une « culture de l’impression ». Une telle appréhension du travail et de l’efficace de l’image sur le corps fournit l’angle par lequel on voudrait examiner ce que le littéraire « fait au corps », non seulement au moyen des images qu’elle suscite et qu’elle inspire (parfois concrètement sur le mode de la représentation illustrée) mais également des réseaux sensoriels qu’elle stimule et entrelace. Quel est, en définitive, le corps de l’écrivain et du lecteur en ces siècles où le contrôle des corps change peu à peu de régime ?

3. Des auteurs phénoménologues ?
La perspective, rétroactive, résolument anachronique qui rabat la phénoménologie sur la littérature des 16e-18e siècles peut se doubler d’une autre, destinée à faire émerger, au sein des textes de la période, l’élaboration d’une pensée du sensible, en repérant les signes (plutôt que les traces) d’une « proto-phénoménologie ». Existe-t-il à cette époque des auteurs « phénoménologues », dont on pourrait dire qu’ils sont préoccupés par l’univers sensible et par la difficulté de s’en saisir mais qui, surtout, préfigurent ce que la phénoménologie voudra théoriser, ou du moins ce dont elle cherchera à porter témoignage ? En d’autres termes, comme a pu le formuler avec provocation Pierre Force, Pascal n’est-il pas plus proche de saint Augustin et de Heidegger que de Spinoza ou de Richard Simon, ses contemporains ? « Nous sommes convaincus, à la suite de Borges », ajoute Pierre Force, « que les influences s’exercent aussi et surtout à rebours ».

4. Quels outils critiques ?
Mais exploiter les modèles d’analyse de la phénoménologie ne saurait s’envisager sans revenir sur les formules critiques susceptibles d’être employées pour l’étude des textes de la période moderne et, éventuellement, des images qui les accompagnent. Dans les années 70, sous l’impulsion de Jean-Pierre Richard, la critique thématique a développé la « qualité personnelle de la sensation » (Proust) à partir de la notion de thème, resserrée, plus concrètement, en motif. Jean Rousset, avant lui, s’était servi de l’idée de structure en la vérifiant sur les textes du 17e siècle, élaborant ainsi, en l’associant aux « thèmes obsédants », ce que l’on pourrait appeler, comme Maxime Cartron le propose dans un ouvrage en cours de rédaction, une « phénoménologie du baroque ». Il semble qu’à l’exception notable des contributions de Philippe Sellier, la critique thématique n’a que peu influencé, par la suite, la recherche sur les siècles d’Ancien Régime. On pourra s’interroger sur cette résistance ou ce renoncement critique et surtout se demander si les notions de thème, de motif ou de structure, par exemple, d’origine phénoménologique, sont encore opératoires aujourd’hui ou s’il convient de les renouveler, d’essayer de nouvelles formalisations empruntées aux phénoménologies modernes ou inspirées par elles.

Organisateurs : Maxime Cartron (U. de Sherbrooke), Ralph Dekoninck, (UCLouvain), Nicholas Dion (U. de Sherbrooke), Agnès Guiderdoni (UCLouvain), Olivier Leplatre ; Hannah Lambrechts (U. Jean Moulin-Lyon 3)

Une autre rencontre distincte explorera ces questions :

Colloque international
26-28 octobre 2023, Université de Sherbrooke (Canada)
Propositions de 2000 caractères maximum à envoyer à Maxime CARTRON, Agnès GUIDERDONI et Olivier LEPLATRE pour le 15 décembre 2022.

 
 Appel

Informations pratiques

À envoyer avant
le 31 octobre 2022

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