Plurivocalité et polyphonies : une voie vers la modernité ?


Organisé par Rafaèle AUDOUBERT

Calquée sur le grec « poluphônia » (multiplicité de voix ou de sons), la notion de polyphonie s’applique en premier lieu au champ de la musique vocale avant de devenir au XXe siècle, par métaphore, un outil d’analyse littéraire (La poétique de Dostoïevski[1]). En ce sens, elle est d’abord la réalisation romanesque du concept épistémologique bakhtinien de dialogisme, mais, dans l’analyse du discours, elle désigne plus généralement les moyens d’expression propres à produire des formes et des genres littéraires variés[2]. Le terme, souvent compris également comme simple « pluralité des voix narratives », se rapproche ainsi de la notion de plurivocalité, désignant un champ plus étroit de la polyphonie textuelle, qui ne s’assimile pas pour autant à l’acception proposée par M. Bakhtine.
Il convient donc de parler de polyphonies au pluriel, et de spécifier en littérature si l’on a affaire à la fragmentation de l’instance énonciatrice romanesque en plusieurs relais narratifs, ou à la pluralité des voix au sens large (au théâtre par exemple), ou encore à des fragments de discours hétérogènes (lettres, récits enchâssés, allusions intertextuelles…). Les applications phonologiques du concept sont même à envisager, dans la mesure où elles permettent de mettre en avant le rôle primordial de la polyphonie en poésie, lieu s’il en est de la conjonction de la voix qui fait entendre le son et de la voix poématique qui produit l’énoncé. On pourra aussi réfléchir aux pratiques linguistiques impliquant le passage d’une langue à l’autre, notamment entre langues régionales et langues perçues comme dominantes. Le champ musicologique est aussi à considérer, tant il est vrai qu’une réflexion sur les polyphonies, comme mise en simultanéité d’entités sémantiques diverses, offre des perspectives particulièrement variées. D’autres domaines des arts interviendront éventuellement dans cette réflexion, tant qu’ils s’articuleront autour du passage à la modernité et de sa définition.
Les moyens spécifiques mis en jeu pour représenter différents types de polyphonies entre le XVIe et le XVIIIe siècle pourront ainsi être étudiés, dans le but de mieux comprendre le rapport entre ce concept et la modernité, avant sa réutilisation contemporaine. La plurivocalité et les polyphonies définissent-elles la modernité comme ce qui est récent (cf. « modo »), en rupture avec ce qui la précède ? Sont-elles la marque du changement alors à l’œuvre dans la conception des choses, « du monde clos à l’Univers infini »[3] ? Dans quelle mesure reflètent-elles la prise en compte de ces voix multiples ? Impliquent-elles un échange, un dialogue entre ces voix ? Les condamnent-elles au contraire à un affrontement qui serait le propre d’une époque moderne s’opposant à une harmonie passée ? Autant de questions qui donneront lieu à des pistes contribuant à dessiner une certaine définition de la modernité.
En ouvrant le champ géographique à toutes les aires à envisager, il sera possible de penser aussi bien aux voix de Rosaura et Segismundo dans La Vida es Sueño qu’à celle des valets dans de nombreuses autres œuvres dramatiques. On pourra également considérer les discours doubles des personnages du Jeu de l’Amour et du Hasard, le dialogue des voix du narrateur, du traducteur, de Cide Hamete Benengeli et de Miguel de Cervantes dans Don Quichotte… pour ne donner que quelques pistes dans la littérature européenne. Dans le domaine des langues, le plurilinguisme sera par exemple à considérer dans la perspective de la revendication de la modernité par ceux qui recommandent le recours au bilinguisme ou, au contraire, son abandon. S’intéresser par ailleurs, en musicologie, aux chansons à plusieurs textes, aux chansons traduites, aux chants sacrés en latins devenus profanes en langues vulgaires (et vice-versa)... seront des pistes possibles. La polyphonie sera aussi à définir comme pierre angulaire de la naissance des premiers romans modernes, antérieure à l’étape plus contemporaine de la polyphonie bakhtinienne, et à interroger en poésie, par exemple dans le cadre d’une certaine pérennité moderne du sonnet.
Les propositions de communication, de 1000 caractères maximum soit 10 à 12 lignes, et accompagnées d’une brève bio-bibliographie, devront être adressées à Rafaèle Audoubert (rafaele.audoubert chez univ-st-etienne.fr /et/ rafaeleaudoubert chez yahoo.fr) avant le 20 janvier 2020. Les réponses aux propositions seront apportées après examen de celles-ci pour le 24 février 2020.
La journée d’étude sera organisée à l’Université de Saint-Etienne le mardi 9 juin 2020.

[1] BAKHTINE, Mikhaïl, La poétique de Dostoïevski, Paris, Seuil, 1998 [1929]

[2] CNRTL

[3] KOYRE, Alexandre, Du monde clos à l’Univers infini, Paris, Gallimard, 1988 [1962]

 
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