Le terrain en philosophie. Journées d’études doctorales

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Formation doctorale
L’objectif est de tenter de définir, grâce à l’expérience et aux travaux des personnes autour de la table, ce que pourrait être une "philosophie de terrain", expression problématique d’un double point de vue, disciplinaire et méthodologique.

Avec le soutien de l’IHRIM, du Labex COMOD, de l’ED 487, et de l’IRPHIL.

1) Contextualisation :

Tandis que, depuis quelques années, les frontières entre certaines disciplines des sciences humaines et sociales (ethnologie, anthropologie, philosophie, sociologie) s’atténuent, le recours à un « terrain » dans la recherche en philosophie tend à devenir de plus en plus présent. En effet, s’opère manifestement une remise en cause d’une certaine division du travail, prépondérante jusqu’alors dans le champ scientifique. La place sur le terrain se voyait réservée aux ethnologues et anthropologues qui produisent des données, soit, quand celui-ci s’en saisit, le matériau du philosophe qui, dans un second temps, théorise et conceptualise à partir de ces résultats – dont il ignore parfois l’histoire et les aléas de la production. Corollairement, on observe ce qu’on pourrait appeler une mutation épistémologique de la recherche philosophique. L’histoire de la philosophie nous enseigne que, bien souvent, la philosophie s’ancre dans un contexte historique, social et politique qu’elle réfléchit par une élaboration conceptuelle, ou qu’elle transforme, faisant de ce contexte la condition d’une praxis indissociable de la réflexion philosophique. Mais, si ces attitudes ne sont pas nouvelles, la pratique de la recherche en philosophie prend un nouveau tour, manifeste dans les travaux actuels de nombreux chercheurs et attirant de plus en plus d’étudiants, dans la mesure où elle donne à l’enquête de terrain une place prépondérante. Ce n’est pas seulement que la philosophie se donne de nouveaux objets, mais bien plutôt qu’on rencontre le philosophe, dans sa pratique professionnelle, sur des lieux sur lesquels, jusqu’alors, nous étions peu habitués à le trouver. Plus familier des bibliothèques et des universités, il investit aujourd’hui volontiers des hôpitaux, des comités éthiques, des sphères politiques, des camps de migrants, des fermes, des jardins, des usines, etc. L’interrogation philosophique a partie liée avec une expérience concrète, qui vient l’enrichir et la préciser ou, plus encore, depuis laquelle elle vient même à
émerger. Cet intérêt renouvelé et renforcé pour une réflexion située incite de manière inédite le philosophe à interroger méthodologiquement son rapport au terrain et à théoriser la place dévolue à ce dernier dans ses recherches. Quel est alors le sens de cette présence ? En quoi est-elle utile, voire nécessaire et pour qui ? Le travail philosophique et l’élaboration conceptuelle s’en trouvent-ils enrichis, altérés ; peut-on parler d’une philosophie située, voire incarnée ? Sur le terrain, le philosophe est-il présent en observateur et questionneur, muni de son carnet de notes ; est-il un acteur qui fait de son action elle-même, insérée dans un certain contexte, l’objet de sa réflexion ? Comment cette présence sur le terrain s’articule-t-elle avec le travail bibliographique, constituant jusqu’alors l’essentiel de la recherche philosophique ?

2) Problème :

Ainsi, s’il existe aujourd’hui ce qu’on appelle communément une « philosophie de terrain », cette pratique relativement nouvelle charrie avec elle de nombreux questionnements, qui peuvent à la fois stimuler la recherche, mais aussi l’entraver, ou la ralentir. Ces questionnements peuvent être rassemblés autour de trois interrogations principales qui orienteront nos échanges et discussions lors de ces journées d’études : Qu’est-ce que le terrain en philosophie ? Pourquoi mener une enquête de terrain quand on est philosophe ? Comment procéder d’un point de vue pratique comme théorique ?

3) Objectifs :

C’est afin de réunir les chercheurs, doctorants, et étudiants en philosophie investis dans un travail de terrain ou intéressés par ce dernier, et pour expliciter les difficultés auxquelles ils se confrontent dans leur pratique plus ou moins isolée, réfléchir ensemble aux moyens de les affronter, et apporter certaines réponses, probablement provisoires, que nous souhaitons organiser cette formation doctorale autour de la « philosophie de terrain ». Journées qui intéressent également les chercheurs et doctorants d’autres disciplines – sociologie, ethnologie, anthropologie – dans la mesure où, si la place du terrain dans la recherche philosophique est à penser et à construire, cette réflexion ne peut se passer d’un dialogue avec ces disciplines ni manquer de s’instruire de leurs réflexions méthodologiques.

Plus précisément, il s’agira durant ces journées :

  • de s’efforcer de définir le concept sous lequel nous voulons penser nos travaux - « philosophie de terrain », « philosophie empirique », « philosophie appliquée », etc.
  • le flottement des dénominations étant symptomatique du brouillage des réalisations ;
  • mais aussi et surtout de poser les jalons d’une méthode valide, efficace et légitime pour intégrer, à nos recherches conceptuelles et problématiques, le travail de terrain.

Ainsi, si nous partons de deux références principales, à savoir l’ouvrage Pour une philosophie de terrain de Christiane Vollaire1 et les journées d’études « Le philosophe et l’enquête de terrain : le cas du travail contemporain »2 nous ne nous attacherons pas à revenir sur les auteurs de la tradition qui ont ménagé une certaine place aux matériaux empiriques dans leurs travaux philosophiques (Spinoza, Hume, Marx et Engels, Simone Weil, Arendt, Foucault, etc.) pour remettre en contexte ce qui est en définitive une question pas si neuve... Il s’agit bien plutôt de ressaisir réflexivement et d’encadrer
institutionnellement les mutations de notre discipline. Dans une perspective à la fois exploratoire et pédagogique, nous partirons de travaux de recherche actuels en philosophie, sur des thèmes, concepts ou problèmes variés, et ménageant tous un certain
rapport au terrain, pour réfléchir à une méthode à partir des enjeux spécifiques de notre discipline. Il ne s’agit pas d’instaurer un cadre risquant de figer et d’uniformiser nos différentes pistes de recherche, mais bien de mettre en commun les problèmes et les solutions émergées de nos pratiques du terrain en philosophie, dans toute leur variété, pour enrichir mutuellement nos parcours.

4) Axes de réflexion :

Les interrogations qui émergent de la pratique d’une philosophie de terrain peuvent être regroupées autour de trois axes de réflexion :

a. Interdisciplinarité des sciences humaines et sociales. La fondation des sciences humaines et sociales, aux XIXe et XXe siècles, est en partie motivée par des auteurs issus de la philosophie : Durkheim, Bourdieu, Lévi-Strauss inscrivent leur travail sociologique et anthropologique dans une relation déceptive à la discipline philosophique dont ils sont issus, par un rapport fondateur au terrain. Or depuis quelques années, des essais ou des travaux de recherche identifiés comme philosophiques accordent pourtant une importance fondamentale aux matériaux empiriques. D’abord dans quelle mesure la réflexion problématique et conceptuelle que revendique la philosophie peut-elle s’approprier des méthodes d’enquête issues d’autres sciences humaines et sociales (observation simple ou participante, questionnaires, entretiens, etc.) ? À quel niveau et de quelle manière la spécificité de la philosophie opère-t-elle ? Plus précisément, y a-t-il un rapport au terrain proprement philosophique, dès l’enquête empirique, ou la pratique du terrain constitue-t-elle une pratique neutre du point de vue disciplinaire, jusqu’à ce que ces matériaux soient ressaisis dans le cadre d’une réflexion problématique et conceptuelle ? Dans ce cas, qu’est-ce qui distingue une telle réflexion philosophique faite à partir de ces matériaux, d’une problématisation et d’une conceptualisation sociologique ou anthropologique ? Enfin, comment peut s’opérer le décloisonnement des disciplines, sans perdre en pertinence d’approche, mais en vue d’un enrichissement mutuel ? Il pourrait être intéressant d’interroger des sociologues et des anthropologues sur l’engouement de plus en plus appuyé des philosophes pour le terrain. Réciproquement, dans un espace de dialogue ouvert et stimulant, on peut noter un regain d’intérêt des sciences humaines et sociales pour les méthodes et procédés philosophiques : certains ethnologues s’efforcent de fonder leurs analyses dans un cadre philosophique déterminé (école de pensée, auteur, thème, concept, etc.) – à tel point qu’on a pu parler d’un véritable « tournant philosophique » de l’ethnologie (cf. Mathieu Potte-Bonneville, « Au sujet du terrain – subjectivation et ethnologie »3).

b. Intérêt et légitimité du travail de terrain en philosophie. De plus en plus d’étudiants ou de chercheurs en philosophie éprouvent le besoin de mener eux-mêmes, par honnêteté intellectuelle, une enquête de terrain pour traiter le problème théorique qui les intéresse – sans pour autant que cette démarche personnelle ne soit exclusive de sources bibliographiques (par exemple, d’autres enquêtes anthropologiques ou sociologiques sur des questions proches). Mais comment le philosophe justifie-t-il, auprès des autres, cette nécessité pour lui de s’approprier l’objet concret et actuel de son travail ? Comment cette démarche empirique peut-elle être reconnue légitime d’un côté par l’institution dont il est issu, de l’autre par le terrain qui l’accueille ? Une injonction contradictoire vient encore compliquer la situation du philosophe : n’attendons-nous pas de ce dernier, non seulement qu’il produise tout au long de sa carrière des résultats scientifiques faisant progresser la recherche la plus pointue, mais aussi qu’il fasse plus largement bénéficier la société de ses compétences intellectuelles et de ses qualités pédagogiques ? L’enquête de terrain pourrait constituer un levier pour répondre à cette double exigence, tout en revalorisant le métier de professeur ou de chercheur en philosophie aujourd’hui, lui réservant une place en dehors du lycée ou de l’université. Enfin, certains terrains exigent-ils plus que d’autres l’intervention du philosophe, par exemple les situations de crise qui demanderaient un diagnostic philosophique, ou au contraire faut-il soutenir que tout est matière à philosopher ?

c. Conditions théoriques et pratiques d’une « enquête philosophante ». Au- delà de la simple injonction à « aller sur le terrain », comment le philosophe doit-il s’y prendre pour mener son enquête et obtenir des résultats ? Il semble que le philosophe doive composer avec différents facteurs scientifiques, académiques, institutionnels, juridiques, éthiques, administratifs, etc., qu’il convient d’identifier afin de mettre en place des procédures adéquates et efficaces. On peut notamment mentionner le risque d’instrumentalisation de la présence du philosophe par la structure d’accueil : jusqu’où l’enquêteur est-il tenu de rendre service en échange d’un accès au terrain, et dans quelle mesure les résultats du philosophe peuvent-ils s’avérer utiles ? C’est l’éthique de la recherche qui est alors remise en question : la rigueur scientifique de l’enquête comme des résultats n’est-elle pas impactée par les cadres nouveaux dans lesquels la pratique philosophique est amenée à se déployer ? Une autre limite à la scientificité de la démarche peut être soulevée : à quel point « l’enquête philosophante » peut-elle s’accommoder d’un protocole expérimental ? Tient-elle davantage de la procédure scientifique (méthode hypothético-déductive) ou du style subjectif (description littéraire ou enquête journalistique) ? Quelle que soit la conception du terrain en philosophie, les travaux qui s’en réclament ont en commun d’accorder une place relativement importante aux matériaux empiriques, même s’ils ne leurs attribuent pas le même statut. Peut-on construire une typologie des différents recours possibles au terrain en philosophie, du simple accompagnement pour la réflexion au fondement de l’argumentation, du rôle propédeutique à la fonction de vérification ? On peut distinguer différents niveaux d’implication : dans une perspective de philosophie contemporaine comme en histoire de la philosophie, l’enjeu est toujours de restituer aux concepts en perpétuelle mutation un contenu juste et stimulant, afin de les rendre les plus opérants possibles pour saisir la réalité, pour en fournir une clé d’analyse et de compréhension.

5) En pratique : des journées d’études thématiques sur la santé et l’environnement.

Si la recherche philosophique investit des terrains différents aujourd’hui, on remarque une attention prononcée des philosophes pour les terrains liés aux questions relatives à la santé d’une part et à l’environnement d’autre part. L’environnement comme la santé représentent depuis quelques temps maintenant des objets de la réflexion philosophique à part entière, mais la place du terrain, devenue manifeste, n’y est pas encore évidente pour autant. Les « terrains » relatifs à la santé et l’environnement sont le lieu de l’émergence de questionnements nouveaux qui inquiètent le philosophe, ce dernier
choisissant alors parfois de se rendre sur les lieux où s’opèrent ces mutations. Du côté de la santé, la pensée est inquiétée par exemple avec l’émergence de nouvelles interrogations éthiques et épistémologiques, liées à des évolutions scientifiques et sociétales, comme la GPA, ou la mise en place d’une médecine personnalisée ou prédictive, liée aux avancées de la génomique (séquençage du génome humain). Elle l’est également avec l’apparition de souffrances d’un nouveau type (souffrance au travail, burn out, Alzheimer, addictions nouvelles, etc.) mais aussi de nouvelles pratiques de soin, qui vont à l’encontre de la rationalisation de la prise en charge médicale (médecines douces, traditionnelles, et non conventionnelles, alternatives également à la médecine allopathique dominante). Du côté de l’environnement, la situation de crise qui fait aujourd’hui, d’une façon ou d’une autre, partie de notre existence au quotidien, la reconfigure, impactant tant nos pratiques que nos idées, et nous obligeant (sous l’influence également des travaux anthropologiques et ethnologiques) à repenser toute une conceptualité (l’opposition naturel/artificiel, nature/culture) considérée pendant longtemps comme allant de soi. Les mutations épistémologiques (les débats autour de la « fin de la nature », les critiques de la notion d’ « environnement ») accompagnent les réflexions éthiques nouvelles. La disparition de nombreuses espèces et le retour d’un nombre conséquent d’individus de certaines espèces protégées comme le loup, les modifications climatiques impactant notre qualité de vie et nos relations avec les autres, humains et non humains, nous obligent à repenser la place de l’homme au sein des écosystèmes.

La présence du philosophe sur le terrain se révèle alors utile, voire nécessaire, pour comprendre ces changements qui s’opèrent et la façon dont les praticiens s’adaptent, sans toujours opérer un recul réflexif sur leurs actes, à ces conditions d’exercice nouvelles. Dans chacun des domaines, les terrains sont multiples : lieu d’exercice d’une profession (public ou privé), sphères de décision politique, lieux de réflexions éthiques, milieu associatif, ONG, laboratoires et équipes scientifiques, etc. et, de manière générale, les problématiques relatives aux terrains de la santé comme de l’écologie (puisque ce sont sur ces derniers que nous portons notre attention) croisent des enjeux éthiques, politiques,
épistémologiques et phénoménologiques.

Ainsi, afin de donner un ancrage concret à nos réflexions théoriques et méthodologiques, nous étudierons de manière transversale les trois axes présentés plus haut, en les investissant au sein de réflexions émergées de travaux sur ces deux ensembles de terrains. Deux journées d’études thématiques seront donc organisées :

  • La première se tiendra le mardi 29 janvier 2019 sur le thème de la santé
  • La seconde aura lieu le jeudi 11 avril 2019 sur le thème de l’écologie.
    D’autres domaines pourront également être abordés. La matinée sera consacrée aux interventions de chercheurs qui s’interrogent sur la pratique du terrain en philosophie, et l’après-midi aux exposés des étudiants qui effectuent un travail de terrain dans leurs travaux. Un tour de table reprendra en fin de journée les points soulevés par les répondants ainsi que les discussions avec la salle.

1 C. Vollaire, Pour une philosophie de terrain, Paris, Créaphis, Poche, 2017.
2 Manifestation scientifique qui s’est tenue les 23-24/06/2016 à Nanterre et Paris. https://sophiapol.hypotheses.org/19656
3 Potte-Bonneville Mathieu, « Au sujet du terrain - Subjectivation et ethnologie », Rue Descartes, vol. 75, no 3, 2012, p. 102-113.

Dates passées