Histoire et imaginaire des sciences et des techniques

Histoire et théorie des sciences

Le rôle de la « révolution scientifique » dans la naissance de l’Europe moderne, est susceptible d’une nouvelle approche qui engage spécifiquement la forme de rationalité qui, au XVIIe siècle, se diffuse dans tous les domaines du savoir. On s’attache d’habitude, d’une part au rôle des sociétés savantes, des premières académies et des correspondances publiques dans la naissance d’une nouvelle sociabilité intellectuelle ; d’autre part, à l’autorité conjointe de l’expérience et de l’universalité des lois dans l’estime de la validité des connaissances, selon des critères qu’il s’agirait de retrouver dans l’histoire humaine : songeons à l’utilisation par Bayle d’une méthode inspirée de Descartes. Tout cela n’est pas faux mais n’atteint peut-être pas les éléments essentiels tenant à ce qu’on pourrait appeler la dynamique interne de la rationalité moderne et il faut repartir des mécanismes intellectuels fondamentaux mis en œuvre dans la naissance de la science classique. Il s’agit en particulier de comprendre qu’à partir de la fin du XVIe siècle, le progrès dans une science est la plupart du temps initié par le fait qu’on lui applique une autre science : les deux principales opérations que Galilée, Descartes et Newton lèguent à leurs contemporains respectifs sont l’application de l’algèbre à la géométrie et l’application de la géométrie à la mécanique : tous les progrès que nous associons à cette époque dépendent de ces décisions. La révolution scientifique est rendue possible par le fait que les principes d’une science sont transportés dans une autre science – la science, en somme, avance désormais par applications successives à d’autres théories. Ce caractère essentiel de la rationalité à l’époque moderne explique pour une bonne part qu’il semble naturel aux hommes du XVIIe et du XVIIIe siècle d’étendre les critères et les normes de la connaissance scientifique à de nouveaux domaines qui, pourtant, rassemblent de tout autres objets : il appartient à cette figure de la raison de progresser en se déplaçant. Les siècles suivants voient se mettre en place de nouvelles formes de rationalité, liées au romantisme, aux positivismes, au développement des sciences humaines, rendant certains instruments intellectuels caducs ou les limitant à certains domaines, et faisant apparaître le besoin de nouvelles formes de réflexion. Ce sont ces transformations (que la simple alternative rationalisme/irrationalisme ne suffit pas à décrire) que nous souhaitons prendre en vue.

Le discours des sciences suppose une entreprise de taxinomie dont nous envisageons de continuer l’étude. L’objectif est de poursuivre la description des classifications et nomenclatures des XVIe-XVIIIe siècles. L’étude est limitée à une dizaine de grandes nomenclatures, qui ont dominé l’histoire de la botanique. Elle concerne des auteurs de nationalités différentes et est menée en collaboration avec les grandes institutions, botaniques et/ou universitaires, qui travaillent sur ces savants. L’objectif est clairement une complémentarité d’approche : cette recherche a pour particularité d’éclairer la dimension linguistique des travaux de ces anciens botanistes, alors que les institutions évoquées les étudient plutôt dans une approche « classique » d’histoire des sciences (description des modèles classificatoires, des réseaux de correspondance, classement des herbiers, données biographiques, etc.).

Philosophie, lettres et médecine

L’on ne peut comprendre la genèse de concepts restés centraux dans notre modernité (tels ceux d’esprit, de douleur, d’individu ou encore de fonction) sans s’attacher aux différentes disciplines que couvrait la médecine à l’époque moderne : l’anatomie, la physiologie, l’art de guérir, l’histoire des maladies, la botanique ou encore l’entomologie. Partie intégrante de la « philosophie naturelle », la médecine était parfois considérée comme le seul discours légitime sur l’homme. Elle s’identifiait alors avec l’anthropologie, et son interaction avec la psychologie était matière à débats entre philosophes, théologiens et naturalistes. Elle jouait également un rôle dans la littérature et les arts, soit comme objet, soit comme support théorique (par exemple par la doctrine des humeurs). Nous allons poursuivre les travaux entamés concernant non seulement l’histoire et l’épistémologie de la science du vivant, mais aussi les interrogations éthiques et anthropologiques contemporaines, en liaison avec les spécialistes de ces domaines.

Fiction et sciences

Ce thème s’inscrit dans un courant critique qui se développe depuis plusieurs années en France autour de l’analyse des rapports entre sciences et discours littéraire. Définie d’abord par Michel Pierssens à travers le concept d’épistémocritique, cette approche théorique s’appuie sur l’interdisciplinarité pour interroger les textes sous l’angle des échanges réciproques entre champ scientifique et champ littéraire, mettant en évidence des procédures cognitives et rhétoriques communes. Elle récuse la radicale séparation des deux régimes de discours scientifique et littéraire, la bipolarisation des « deux cultures », selon la formule de C. P. Snow qui a cristallisé, en 1959, une conception dualiste. On s’intéressera ainsi notamment à des textes hybrides, qui échappent à toute tentative d’assignation dans un camp ou un autre. On s’interrogera sur le geste même de la vulgarisation, sur le travail de médiation accompli par des auteurs qui relient en un continuum indissoluble les espaces contigus des sciences et des lettres.

L’enjeu des recherches ne sera pas d’engager une quête des sources scientifiques dont le texte littéraire viendrait se saisir, afin d’analyser les processus de transformation et de réécriture amenés par l’entrée dans l’œuvre littéraire. Cette optique conserve en effet le modèle de la littérature comme mode d’appropriation et de traduction plus ou moins fidèle des sciences. Moins que l’étude des mécanismes d’un transfert, qui n’est jamais simple, des sciences vers la littérature, une des ambitions de ce thème de recherche sera davantage la mise en évidence de la dimension épistémique propre qui se joue dans l’écriture de l’ensemble des corpus considérés dans ce thème, qu’il s’agisse de fictions littéraires, de codes, d’encyclopédies et dictionnaires ou de presse de vulgarisation.