Les normes, les canons et leurs critiques

Genre

Nous retenons une définition du genre aujourd’hui largement partagée au sein des réseaux de recherche français en sciences humaines, qui repose sur quatre points fondamentaux : les différences entre femmes et hommes sont aussi le résultat d’une construction sociale qui attribue des rôles, des statuts, des qualités, des aptitudes, différenciés ; les relations entre femmes et hommes structurent l’organisation sociale autour d’un dispositif hiérarchique qui pose la supériorité du masculin sur le féminin, et oriente le devenir des individus et des groupes ; les catégories d’hommes et de femmes, de masculin et de féminin, ne peuvent être saisies qu’en relation et en interaction, définies l’une par rapport à l’autre. Enfin cette relation ne saurait s’analyser isolément, et doit être considérée dans son intersection avec d’autres relations de pouvoir et catégories identitaires (origine, classe, « race », nation). Cette reconnaissance d’un socle épistémologique ne doit pas impliquer le dogmatisme d’une « théorie » unifiée, et ce domaine de recherche, marqué par une histoire intellectuelle déjà riche et complexe, accueille des apports de différentes traditions nationales et disciplinaires. Le thème genre réunit donc ici des travaux et des projets qui mobilisent des orientations, références et méthodes différentes (éditions de textes et anthologies, analyse des mentalités politiques [loi salique], histoire de la langue, histoire de la médecine), en fonction des objets et des chercheurs et chercheuses qui les portent, mais qui bénéficient d’un cadre de réflexion commun. Beaucoup se situent au croisement avec d’autres thèmes, ce qui est normal puisque la notion de genre a vocation à interroger l’ensemble des champs du savoir, non à constituer un savoir clos sur lui-même. Nous nous donnons aussi pour objectif de constituer un lieu de problématisation et de réflexion sur les études de genre en littérature, en philosophie et dans d’autres domaines dans une ouverture interdisciplinaire et un attachement aux exigences propres de ces disciplines.

Altérités culturelles

Cet axe s’ouvre aux études postcoloniales et à l’apport d’Edward Saïd dans ce domaine, mais aussi de penseurs indiens du XXe siècle, dans un dialogue à la fois critique et constructif. D’où le pluriel d’« orientalismes », nécessaire dès lors qu’on cherche à varier les auteurs, les genres, les époques et les aires culturelles (l’Orient ottoman à l’époque des Lumières, l’Orient méditerranéen au XIXe siècle, le Maghreb…). Contre toute forme d’essentialisation des cultures, on privilégiera, dans une perspective historicisante, les circulations esthétiques et les modélisations idéologiques, plutôt que les systèmes d’oppositions binaires aux frontières étanches, que ce soit pour étudier des figures comme celle du Noir dans l’Algérie coloniale, ou un discours comme celui du cosmopolitisme, qui ne se limite pas à l’Europe. Au-delà des projections occidentales sur un Orient « fabriqué », on voudrait aussi explorer, dans une perspective comparatiste large, des questions de réception, de transferts et de regards croisés, à travers l’étude des traductions des récits de voyage. Enfin, la prise en compte d’une approche critique comme celle des subaltern studies permet de réexaminer comment la présence de la voix humaine dans la littérature peut participer à la construction des identités « autres », mais aussi comment elle peut nourrir la réflexion sur une figure sous-évaluée comme celle de l’esclave, dont on peut se demander si ce n’est pas la littérature de fiction qui, avant les récits autobiographiques, lui a donné la parole.

Constitutions, réceptions, contestations

Dans le domaine artistique (théâtre, musique, beaux-arts), il s’agit de faire émerger des ensembles normatifs et des pratiques de codification encadrant la création. L’édition et l’étude de ces corpus, ainsi rendus à une lisibilité nouvelle, visent à interroger sur un mode critique les scansions historiques admises. On interrogera par exemple les scansions élaborées a posteriori, qui hiérarchisent et historicisent des phénomènes artistiques passés, ou encore la capacité des dictionnaires (de musique, de jeu théâtral) à saisir les surgissements et les renouvellements esthétiques avant de les faire entrer dans un nouveau système normatif. Cela permettra de mieux comprendre comment des pratiques et des formes ont pu être désignées en leur temps et intégrées dans un processus de codification postérieur à la création, tout en prétendant parfois réguler la création à venir. Est enfin intégrée à l’étude une approche lexicographique porteuse d’une réflexion sur le vocabulaire des arts et ses évolutions.

Dans le domaine littéraire, il s’agit d’interroger historiquement la délimitation spatiale, temporelle et disciplinaire des littératures, par exemple de la littérature française. Selon une démarche résolument réflexive, on reviendra à la fois sur les conditions institutionnelles et sur les implications idéologiques de ce singulier collectif (« la littérature française ») qui semble avoir longtemps prévalu comme catégorie naturelle en usage dans le discours de la critique et de l’histoire littéraire nationale. La constitution d’une littérature dite nationale suppose l’imposition d’une version majoritaire de la tradition, version issue de rapports de forces dont témoignent exemplairement les luttes mémorielles autour du canon. On étudiera ainsi les processus d’inclusion et d’exclusion autour des panthéons symboliques, on analysera les brevets de représentativité française ou les dénis d’appartenance nationale, on s’interrogera enfin sur la logique à l’œuvre dans les processus de qualification et de disqualification disciplinaires. Ces questionnements procèdent d’une généalogie critique concernant la mise en place des échelles de valeurs qui régissent encore pour partie l’institution actuelle des lettres modernes.

Orthodoxies et hétérodoxies

Alors que l’Europe médiévale avait connu une situation d’unité religieuse (même si celle-ci connaissait des minorités, des hétérodoxies et un schisme majeur), ce qui caractérise les modernités successives est au contraire la multiplication des confessions et leur constitution en orthodoxies rivales. À côté et à l’intérieur du catholicisme, du luthéranisme et du calvinisme, courants et sectes prolifèrent et jouent un rôle majeur dans le développement d’idées novatrices. C’est pourquoi on ne saurait étudier l’évolution des mouvements religieux sans accorder aussi l’importance qu’ils méritent aux hétérodoxes, clandestins et libertins – mais également aux mystiques, aux mouvements de réveil et aux intégrismes et aux socialismes d’inspiration religieuse.