Les normes, les canons et leurs critiques

Coordination : Sarah Al Matary - Frédéric Gabriel - Stéphane Zékian

Après avoir longtemps occulté les processus de sélection qui circonscrivaient son champ d’étude à un nombre limité d’auteurs et de corpus, l’histoire des idées et des représentations intègre désormais les normes, les canons et leurs critiques. Pour arbitraires qu’ils soient, ils conditionnent en effet la production, la réception, la diffusion et l’institutionnalisation des œuvres. Des phénomènes que les travaux inscrits dans l’axe 4 examinent afin de déterminer comment s’opèrent les hiérarchies, comment elles délimitent les territoires disciplinaires et leurs marges, comment subversions et résistances s’organisent dans les littératures, les arts, la philosophie et la politique. Cette réflexion s’articule en trois sous-axes.

Orthodoxies, hétérodoxies, idéologies

Ce premier axe se concentre sur la matrice doctrinale, idéologique et institutionnelle qui conduit à dégager un pôle dominant à même d’imposer ses propres catégories, et sur la manière dont diverses dissidences et manifestations de l’altérité s’expriment face à ce mécanisme qui se veut unilatéral.
Si l’intitulé reprend les termes des instances dominantes en usage jusqu’à aujourd’hui, il exprime bien les rapports de force qui sont étudiés ici de manière critique. À l’entreprise d’imposition d’un mouvement qui se présente comme majoritaire et légitime, répondent de nombreuses tactiques de résistances et de subversions plus ou moins directes qui peuvent conduire à des phénomènes d’excommunication et de schisme. Quoiqu’elle prétende incarner une unité, l’orthodoxie elle-même, qu’elle soit ecclésiale ou étatique, est traversée de tensions qui doivent être prises en compte afin de distinguer les représentations canoniques produites par les instantes dominantes de la réalité et de la diversité des pratiques. Dès lors, seule l’étude historicisée des différents rapports de force permet de nommer les phénomènes sans les figer au moyen d’antonymes et de saisir l’altérité et les différentes facettes des idéologies dans leur complexité, et leurs ambivalences. Elle se déploie en plusieurs directions. En premier lieu, il s’agit de comprendre la place de l’élaboration normative dans la marche des institutions et la manière dont elle conditionne avec plus ou moins de succès les mécanismes du jugement et d’imposition des catégories. En deuxième lieu, les effets de cette polarisation ne sont mesurables que relativement aux expressions qui se déploient en marge ou contre ces mécanismes, qu’elles relèvent de la clandestinité, du libertinage, de l’anarchisme, de la mystique ou d’autres dissidences polymorphes. Enfin, cette inventivité doctrinale et sociale conduit à problématiser plus largement les catégories identitaires, les effets de minorité et d’altérité qu’elles peuvent mettre en évidence, les idéologies coloniales qui ont pu naturaliser une domination politique et culturelle, mais aussi l’héritage sans cesse réévalué des modernités.

Constitution des catégories et des disciplines

Étudier l’histoire indissolublement théorique et pratique des catégories permet de comprendre comment leurs usages ont structuré et délimité, moyennant des effets de cloisonnement et de hiérarchisation, les disciplines dont nous avons hérité. Les travaux s’intéressant à la constitution des catégories et des normes génériques et linguistiques (par le biais notamment des poétiques, des anthologies, des dictionnaires…), à leurs conditions de production institutionnelles et politiques ainsi qu’à leurs implications idéologiques s’inscrivent dans ce sous-axe. En relèvent également les recherches sur la construction des palmarès et autres panthéons (symboliques et matériels) révélant à la fois les dynamiques d’inclusion et d’exclusion qui les sous-tendent et les échelles de valeur qu’ils ont contribué à instaurer. Étudier la mise en place d’un canon (par exemple scolaire et universitaire) mais aussi d’autres formes patrimoniales relève du même ordre de questionnement. En outre, l’étude des querelles et des controverses, auxquelles les champs du savoir ont dû pour partie leurs configurations successives, se révèle particulièrement éclairante.
Parce qu’elle conduit à réfléchir sur la délimitation, temporelle mais aussi spatiale, des territoires disciplinaires, pareille démarche impose une réflexion méthodologique (comment donner sens aux phénomènes de réception en évitant l’énumération doxographique ?) autant qu’épistémologique (qu’est-ce qu’une discipline ?). Elle revêt de ce fait une dimension réflexive puisqu’elle met au jour les soubassements de nos propres héritages institutionnels. Dans cette perspective, les travaux relevant de ce sous-axe analysent sur un mode critique les scansions historiques admises, les principes de leur élaboration, les effets qu’elles ont induits. Ils éprouvent la pertinence de nouvelles approches historiographiques susceptibles d’éclairer la dynamique et la complexité des débats artistiques, littéraires et philosophiques.

Genre et pouvoir(s) : histoire des féminismes, normes linguistiques, sexualités

Les travaux inscrits dans cette perspective théorique se réclament des études de genre, en tant qu’elles questionnent les normes, les catégories et les stéréotypes attachés aux manifestations des rapports sociaux de sexe. Ils montrent comment des hiérarchies s’instaurent, se déplacent et s’imbriquent, selon des processus historiques dont la langue garde trace, et dont rendent compte des œuvres relevant aussi bien du pamphlet que du traité savant, du roman que du récit de voyage ou de l’échange épistolaire. Abordés dans une perspective pluridisciplinaire (philosophie, littérature, arts, médecine, droit, sociologie, anthropologie) et transnationale, ces corpus engagent à considérer les représentations et les idées de manière relationnelle, en intégrant les processus de production, réception, diffusion et inscription dans les histoires littéraires aussi bien que les enjeux linguistiques, stylistiques et poétiques. Féminités/Masculinités et sexualités sont ainsi envisagées à distance du binarisme induit par les catégories existantes (homme/femme ; hétérosexuel.le/homosexuel.le), dans ces interstices auxquels Balzac s’intéresse déjà lorsqu’il écrit que la pension Vauquer est ouverte aux « deux sexes et autres ». En pointant l’intrication complexe des hiérarchies de « sexe », de « race » et de « classe », les lectures postcoloniales, décoloniales et intersectionnelles, féministes, gay et lesbiennes, etc., enrichissent l’étude de configurations trop souvent réduites à une opposition entre le centre et la périphérie, la norme et ses marges.

Dernières publications