Valorisation de la recherche

Quinzo confiné « George Sand et le choléra en 1832 »

Extraits de la correspondance de George Sand en lien avec les recherches de Olivier BARA sur cette autrice.

4e livraison et dernière livraison.

Dans Histoire de ma vie, son autobiographie publiée en 1854-1855, George Sand revient sur cet épisode pour lui donner un tour plus politique en le reliant, dans l’ordre du récit, à l’insurrection républicaine des 5-6 juin 1832. Entre-temps, en 1841, une transmutation symbolique des faits s’est opérée dans Horace, un des premiers romans socialistes de George Sand dont les événements de 1832 constituent l’épicentre.
Quand vint l’établissement au quai Saint-Michel avec Solange, outre que j’éprouvais le besoin de retrouver mes habitudes naturelles, qui sont sédentaires, la vie générale devint bientôt si tragique et si sombre, que j’en dus ressentir le contrecoup. Le choléra enveloppa des premiers les quartiers qui nous entouraient. Il approcha rapidement, il monta, d’étage en étage, la maison que nous habitions. Il y emporta six personnes et s’arrêta à la porte de notre mansarde, comme s’il eût dédaigné une si chétive proie.
Parmi le groupe de compatriotes amis qui s’était formé autour de moi, aucun de se laissa frapper de cette terreur funeste qui semblait appeler le mal et qui généralement le rendait sans ressources. Nous étions inquiets les uns pour les autres, et point pour nous-mêmes. Aussi, afin d’éviter d’inutiles angoisses, nous étions convenus de nous rencontrer tous les jours au jardin du Luxembourg, ne fût-ce que pour un instant, et quand l’un de nous manquait à l’appel, on courait chez lui. Pas un ne fut atteint, même légèrement. Aucun pourtant ne changea rien à son régime et ne se mit en garde contre la contagion.
C’était un horrible spectacle que ce convoi sans relâche passant sous ma fenêtre et traversant le pont Saint-Michel. En de certains jours, les grandes voitures de déménagements, dites tapissières, devenues les corbillards des pauvres, se succédèrent sans interruption, et ce qu’il y avait de plus effrayant, ce n’était pas ces morts entassés pêle-mêle comme des ballots, c’était l’absence des parents et des amis derrière les chars funèbres ; c’était les conducteurs doublant le pas, jurant et fouettant les chevaux ; c’était les passants s’éloignant avec effroi du hideux cortège ; c’était la rage des ouvriers qui croyaient à une fantastique mesure d’empoisonnement et qui levaient leurs poings fermés contre le ciel ; c’était, quand ces groupes menaçants avaient passé, l’abattement, ou l’insouciance qui rendaient toutes les physionomies irritantes ou stupides.
J’avais pensé à me sauver, à cause de ma fille ; mais tout le monde disait que le déplacement et le voyage étaient plus dangereux que salutaires, et je me disais aussi que si l’influence pestilentielle s’était déjà, à mon insu, attachée à nous au moment du départ, il valait mieux ne pas le porter à Nohant, où elle n’avait pas pénétré et où elle ne pénétra pas.
Et puis, du reste, dans les dangers communs dont rien ne peut préserver, on prend vite son parti. Mes amis et moi, nous nous disions que, le choléra s’adressant plus volontiers aux pauvres qu’aux riches, nous étions parmi les plus menacés, et devions, par conséquent, accepter la chance sans nous affecter du désastre général où chacun de nous était pour son compte, aussi bien que ces ouvriers furieux ou désespérés qui se croyaient l’objet d’une malédiction particulière.
Au milieu de cette crise sinistre, survint le drame poignant du cloître Saint-Merry [les 5 et 6 juin 1832, à la suite des obsèques du général Lamarque, les républicains dressèrent une barricade qui résista douze heures avant d’être détruite par la troupe]. J’étais au jardin du Luxembourg avec Solange, vers la fin de la journée. Elle jouait sur le sable, je la regardais, assise derrière le large socle d’une statue. Je savais bien qu’une grande agitation devait gronder dans Paris ; mais je ne croyais pas qu’elle dût sitôt gagner mon quartier : absorbée, je ne vis pas que tous les promeneurs s’étaient rapidement écoulés. J’entendis battre la charge, et, emportant ma fille, je me vis seule de mon sexe avec elle dans cet immense jardin, tandis qu’un cordon de troupes au pas de course traversait d’une grille à l’autre. Je repris le chemin de ma mansarde, au milieu d’une grande confusion et cherchant les petites rues, pour n’être pas renversée par les flots de curieux qui, après s’être groupés et pressés sur un point, se précipitaient et s’écrasaient, emportés par une soudaine panique. […]
Je ne raconterai pas l’événement au milieu duquel je me trouvais. Je n’écris que mon histoire particulière. Je commençai par ne songer qu’à tranquilliser ma pauvre enfant, que la peur rendait malade. J’imaginai de lui dire qu’il ne s’agissait, sur le quai, que d’une chasse aux chauves-souris comme elle l’avait vu faire sur la terrasse de Nohant à son père et à son oncle Hyppolyte [Chatiron, demi-frère de George Sand], et je parvins à la calmer et à l’endormir au bruit de la fusillade. Je mis un matelas de mon lit dans la fenêtre de sa petite chambre, pour parer à quelque balle perdue qui eût pu l’atteindre, et je passai une partie de la nuit sur le balcon, à tâcher de saisir et de comprendre l’action à travers les ténèbres.
On sait ce qui se passa en ce lieu. Dix-sept insurgés s’étaient emparés du poste du petit-pont de l’Hôtel-Dieu. Une colonne de garde nationale les surprit dans la nuit. « Quinze de ces malheureux, dit Louis Blanc (Histoire de dix ans), furent mis en pièces et jetés dans la Seine ; deux furent atteints dans les rues voisines et égorgés. »
Je ne vis pas cette scène atroce, enveloppée dans les ombres de la nuit, mais j’en entendis les clameurs furieuses et les râles formidables ; puis un silence de mort s’étendit sur la cité endormie de fatigue après les émotions de la crainte.

Source : Extrait du chapitre XIV de la IVe - Édition d’Histoire de ma vie par Georges Lubin dans Œuvres autobiographiques de George Sand, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1971, t. II, p. 141-144.

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