Libertins et clandestins

Responsable : Pierre-François Moreau

Prochaines manifestations

Présentation

Poursuivant les travaux menés depuis des années par Antony McKenna au Centre Claude Longeon, cette équipe de recherche s’intéresse au corpus des manuscrits philosophiques clandestins, et au-delà, à la littérature manuscrite et imprimée qui entretient avec ce corpus des relations aussi riches que complexes.
Révélé par Gustave Lanson en 1912, le corpus des manuscrits philosophiques clandestins n’a cessé de s’enrichir de nouveaux titres et exemplaires, confirmant par ailleurs son intérêt scientifique pour une meilleure compréhension de la première modernité. Cet ensemble très complexe par sa nature (ce n’est ni un genre littéraire, ni un système ou une école philosophique), par les difficultés d’interprétation et de contextualisation qu’il soulève (souvent anonymes, parfois sans datation précise), par leur complexe relation à l’histoire du livre et de la lecture, ne comporte pas moins une profonde unité thématique : ces textes sont « philosophiques » au sens large que donneront à ce mot les Lumières. Ils traitent dans un esprit critique, subversif, ou impie, des matières essentiellement métaphysiques ou religieuses, ils combattent les préjugés à partir d’une réflexion fondée sur la raison (philosophique, historique, scientifique). Ce sont donc pour la plupart des écrits hétérodoxes, dans la mesure où le plus souvent les idées qu’ils dénoncent concernent des vérités de foi : Dieu lui-même (son existence, son essence et son rapport au monde) ; l’âme humaine (sa spiritualité, son immortalité) ; la Révélation (authenticité ou cohérence des Écritures bibliques, validité des prophéties et des miracles, force de l’exégèse) ; les religions historiques en général (leurs origines, leur rapport au monde politique, les crimes commis en leur nom au cours de l’histoire), et le christianisme en particulier, surtout le catholicisme, à travers son histoire, ses dogmes, ses mystères ou sa morale. Cependant, cette constante dans la thématique et dans la démarche critique peut reposer sur des orientations philosophiques très variées, du naturalisme au matérialisme, de l’athéisme au panthéisme ou au déisme, et traduire l’influence de Descartes, de Bayle, de Hobbes ou de Spinoza, sans oublier les libertins érudits du XVIIe siècle. Sa réception et son influence dans la pensée moderne sont désormais prouvées, non seulement en France, mais dans une bonne partie de l’Europe occidentale.
L’équipe des manuscrits philosophiques clandestins mène, depuis plusieurs années déjà, un travail régulier autour des différentes thématiques liées au corpus clandestin. Elle co-organise une journée d’étude internationale annuelle qui a lieu à Paris chaque mois de juin, et qui permet de préparer le dossier thématique alimentant une revue annuelle, La Lettre clandestine, dont le 26e numéro est actuellement en préparation. Cette publication, unique en son genre au niveau mondial, est actuelle dirigée par Pierre-François Moreau, après l’avoir été pendant de nombreuses années par Antony McKenna.

De ces travaux est né aussi le projet d’un site-web consacré à la philosophie clandestine, projet réalisé en 2017 par notre équipe (M.-S. Seguin, P.-F. Moreau, A. McKenna) en collaboration avec un informaticien, Michel Hoel (société Urbilog). Conçue comme un véritable outil numérique de recherche exploitant les dernières fonctionnalités du web, la base Philosophie Cl@ndestine (http://philosophie-clandestine.huma-num.fr/index.html) donne accès gratuitement à tout public à la liste complète des manuscrits philosophiques clandestins mise à jour, au texte de ces manuscrits, ainsi qu’à un ensemble d’informations pratiques et de documents à travers une plateforme unique et d’utilisation simple. Elle est régulièrement développée et mise à jour, afin d’assurer aux chercheurs un accès complet et rapide à des informations rigoureusement contrôlées. La plateforme est entièrement en open source et est désormais dotée d’un endpoint qui l’inscrit pleinement dans le web sémantique.

Les travaux sur les libertins des XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles sont eux aussi en développement depuis quelques années. Ils avaient longtemps été négligés parce que leurs formes spécifiques d’écriture empêchaient de percevoir leur originalité, mais depuis trois quarts de siècle les études monographiques et les recherches sur l’élaboration et la circulation de leurs idées en ont fait découvrir l’importance. On a montré les relations constantes que ce mouvement a entretenu avec les grands systèmes philosophiques de la même période (Descartes, Hobbes, Gassendi, Spinoza, Malebranche, Locke, Leibniz), influencé par eux, les influençant à son tour, positivement et négativement. On ne comprend pas les grandes doctrines de l’âge classique si l’on ne connaît pas les arguments, les références et les enjeux qui constituent la matière de ces débats. Ce sont des témoignages sur l’âpreté de la bataille des idées à l’époque classique et sur la dissimulation nécessaire à la diffusion d’une pensée philosophique libre (au sens qu’Anthony Collins a donné à ce terme). Tous deux héritiers de Montaigne, Pascal et Bayle sont des témoins privilégiés de cette crise de la pensée chrétienne : Pascal par les arguments apologétiques qu’il propose à son interlocuteur libertin, Bayle par son attaque systématique contre la théologie rationaliste. L’étude du mouvement libertin permet de comprendre l’autre face du long conflit intellectuel qui a parcouru trois siècles d’histoire européenne et dont pendant longtemps on n’avait envisagé qu’un seul côté : celui des doctrines métaphysiques classiques. Sans cette étude on ne comprend ni le matérialisme des Lumières, ni ceux qui s’y opposeront tout en héritant de certaines de ses problématiques : l’idéalisme allemand et les philosophies du XIXe siècle. Ces travaux ont donné lieu à 14 numéros du périodique Libertinage et philosophie à l’époque classique (16e-18e siècle), animé par Antony McKenna et Pierre-François Moreau ; de nouveaux directeurs, Pierre Girard, Nicole Gengoux et Mogens Laerke, ont désormais pris le relais.

Ces travaux s’accompagnent de la publication en ligne de la correspondance de Marc-Michel Rey, imprimeur de bon nombre de manuscrits clandestins au 18e siècle ainsi que des grands philosophes des Lumières.

Membres

Pierre-François Moreau
Antony McKenna
Tristan Dagron
Delphine Antoine-Mahut
Nicole Gengoux
Pierre Girard
Mogens Laerke
Isabelle Moreau
Michèle Rosellini
Catherine Secretan
Maria Susana Seguin

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