Haris MRKALJEVIC « Le Kulturkampf au Reichstag (1871-1879) : débats politiques et apprentissage d’une culture parlementaire »
Thèse de doctorat en langues et littératures étrangères présentée par Haris MRKALJEVIC et préparée sous la direction d’Anne LAGNY.
Composition du jury
- Marie-Bénédicte VINCENT, professeure des universités, Université Marie-et-Louis-Pasteur, rapporteure ;
- Nathalie LE BOUËDEC, professeure des universités, Université Bourgogne-Europe, rapporteure ;
- Reiner MARCOWITZ, professeur des universités, Université de Lorraine, examinateur ;
- Hélène LECLERC, professeure des universités, Université Toulouse-Jean-Jaurès, examinatrice ;
- Serge HEIDEN, ingénieur de recherche, ENS de Lyon, examinateur ;
- Anne LAGNY, professeure des universités émérite, ENS de Lyon, directrice de thèse.
Résume de la thèse
Ce travail propose une étude du fait religieux dans les débats parlementaires du Reichstag entre 1871 et 1879, soit la première décennie de l’Empire allemand (1871-1918) marquée par le conflit du Kulturkampf, qui oppose le chancelier Otto von Bismarck et ses partisans à l’Église catholique et ses relais en Allemagne. Les premiers considèrent l’Église comme une menace pour l’unité de l’Empire allemand. Ils cherchent à rompre les liens avec Rome et à placer l’Église catholique d’Allemagne sous contrôle de l’État.
Le « fait religieux » est entendu ici au sens large. Au-delà des débats parlementaires consacrés aux lois anticléricales du Kulturkampf, sont inclus tous les débats qui concernent la confession et la place des Églises dans la société. Le Kulturkampf, ainsi, est traité comme un conflit non seulement politique, diplomatique et législatif, mais aussi social au sens large, révélateur des contradictions de l’Empire allemand naissant.
Le Reichstag est envisagé comme un lieu d’interactions et de sociabilités politiques. Les comptes rendus officiels des séances permettent de voir les tensions et les rapports de forces qui structurent le débat parlementaire. L’analyse est complétée par des textes législatifs et autres sources (autobiographies de députés, etc.). Méthodologiquement, l’étude combine analyse rhétorique d’un choix de discours et analyse textométrique du corpus, croisant observation quantitative et interprétation qualitative.
La première partie replace les débats parlementaires dans leur contexte institutionnel, social et politique. Si elle souligne la faiblesse institutionnelle du Reichstag dans un système politique marqué par Bismarck, elle montre aussi son importance dans la formation de blocs soutenant ou contestant le gouvernement. Le parlement contribue au développement d’une culture parlementaire et à la construction d’identités partisanes, marquée notamment par des clivages confessionnels.
La deuxième partie propose des analyses de discours et de débats qui révèlent la forte conflictualité au sein de l’assemblée. Les nationaux-libéraux, soutiens de Bismarck, veulent affirmer la primauté de l’État national face à l’Église et cherchent à marginaliser les catholiques. Le Zentrum, parti des catholiques mené par Ludwig Windthorst, développe une rhétorique de la persécution et de la défense des libertés publiques. Conservateurs protestants, progressistes, socialistes et députés des minorités nationales (Polonais, Alsaciens-Lorrains) donnent d’autres lectures du conflit. Certaines mesures contestées (emprisonnements, expulsions) amènent les
députés à s’interroger sur l’orientation autoritaire du régime. La question confessionnelle s’articule ainsi avec des enjeux politiques, culturels et sociaux.
La troisième partie s’appuie sur une approche textométrique avec le logiciel TXM. Elle confirme que la polémique culmine en 1871-1872 et s’atténue vers 1874-1875, période où les dernières mesures du Kulturkampf sont votées au Reichstag. Mais le conflit laisse des traces durables. Des facteurs extérieurs, comme la crise bancaire de 1873 et la montée de la social-démocratie, affaiblissent les libéraux. Le discours du Zentrum évolue vers un antilibéralisme plus structuré, qui intègre cependant des éléments hérités de l’expérience du Kulturkampf – ainsi, les centristes s’opposent au vote des lois antisocialistes de 1878.
Plusieurs conclusions se dégagent de l’étude. Le Reichstag apparaît comme un lieu de conflictualité, plutôt que d’apaisement, où la violence verbale atteint parfois des sommets, mais où se développe aussi une culture de la gestion de crise. Ensuite, si la résolution du Kulturkampf se joue surtout en dehors du parlement, le Reichstag constitue néanmoins un contre-pouvoir face à Bismarck. Le chancelier doit affronter la critique et justifier ses choix, en tenant compte des équilibres parlementaires. Ce travail éclaire ainsi l’institution du Reichstag comme lieu d’interactions et de négociation politique.


