Irène THIROUIN-JUNG « Littérature et justice : la figure du faux coupable dans le roman populaire français au XIXe siècle (1861-1906) »

Thèse de doctorat réalisée sous la direction de François KERLOUÉGAN et Gilles CASTAGNÈS, en cotutelle avec l’université Lumière Lyon 2 (France) et Sogang University Seoul (République de Corée).

Composition du jury
  • M. François KERLOUÉGAN (u. Lumière Lyon 2), Directeur de thèse
  • M. Gilles CASTAGNÈS (u. Sogang), Co-directeur de thèse
  • M. Matthieu LETOURNEUX (u. Paris Nanterre), Rapporteur
  • M. Jacques MIGOZZI (u. de Limoges), Rapporteur
  • M. Jong-ho CHUN (u. Sogang), Examinateur
  • Mme Marie-Ange FOUGÈRE (u. Bourgogne Europe), Examinatrice
  • Mme Marine LE BAIL (u. de Toulouse Jean Jaurès), Examinatrice
  • Mme Sarah MOMBERT (ENS de Lyon) Examinatrice
Résumé

Dans la seconde moitié du XIXe siècle, le roman populaire est envahi par la figure du « faux coupable », innocent qu’on fait condamner en sachant qu’il n’est pas coupable – en d’autres termes, la victime d’une erreur judiciaire orchestrée. Le modèle, encore inabouti au début du siècle, s’est cristallisé avec Le Comte de Monte-Cristo d’Alexandre Dumas (1844-1846) ; mais il a été repris, exploité, réinventé par une nuée d’auteurs postérieurs, Xavier de Montépin et Raoul de Navery en tête : son succès n’a fait que croître à partir des années 1860, avant qu’il n’entame son déclin dans la dernière décennie du siècle, au moment où l’intérêt du lecteur a basculé vers l’enquête policière et la découverte du vrai coupable (que le lecteur connaît immédiatement dans les romans du faux coupable). Définir la notion de fausse culpabilité, que la critique n’a pas encore isolée, et établir une grammaire narrative du roman du faux coupable (structures fondamentales, scènes types, chronologie, personnel récurrent) : tel est l’objectif premier de cette thèse. Les romans du faux coupable posent la question de la justice – celle des hommes, avec ses institutions, et l’idée même de justice. Faut-il voir ici la critique d’un système judiciaire qui condamne des innocents ? Bien au contraire : le motif de la fausse culpabilité concentre les torts sur un individu malveillant, dédouanant l’ensemble de la société. Le combat mis en scène dans ces romans n’est donc pas celui du citoyen confronté à des instances judiciaires imparfaites, mais celui de la vertu et du vice : la question, pour nos romanciers, n’est finalement pas de désigner la source du Mal, connue d’emblée, mais d’explorer la manière de s’opposer à ce Mal. Ce faisant, le roman du faux coupable se conforme aux règles de la justice poétique (récompense de la vertu, punition du vice), qu’il associe à une lecture chrétienne : de tous les sous-genres du roman populaire, celui de la fausse culpabilité a connu une fortune particulière parmi les auteurs catholiques – le faux coupable est l’alter ego du Christ, celui qui accepte de prendre sur lui le Mal pour mieux le détruire. Si le roman du faux coupable a connu un tel succès au XIXe siècle, c’est aussi que la conjoncture politique et culturelle s’y prêtait : cette figure a su condenser l’intérêt grandissant de l’époque pour les questions judiciaires, les effets du traumatisme occasionné par les épisodes de non-droit qui ont émaillé le siècle (Terreur, révolutions et coups d’État), et l’interrogation sur la nécessité ou non de la peine de mort, ainsi que sur les erreurs judiciaires et la manière de les réparer. L’affaire Dreyfus, feuilletonnée dans la presse selon des modalités proches de la littérature populaire, constitue comme le point d’orgue de cet imaginaire de la fausse culpabilité qui s’est formé au long du siècle – le moment où fiction et réalité se rejoignent. Mais c’est aussi par un plaisir de lecture spécifique que s’explique le succès des romans du faux coupable : un plaisir provoqué par une maîtrise du suspense, du décalage épistémique entre lecteur et personnage et de l’ironie dramatique ; un plaisir d’émotions, jouant sur les procédés d’identification, maître-mot d’une littérature qui se donne pour objectif de créer de « l’invraisemblable vraisemblable » ; un plaisir aussi de la souffrance résolue – car ces romans, qui touchent à la question du Mal inéluctable (si l’on peut s’assurer de n’être jamais criminel, peut-on s’assurer de ne jamais devenir un faux coupable ?), représentent un véritable exutoire pour le lecteur. Cette littérature, dont la raison d’être est de satisfaire son lectorat, se fait ainsi l’écho des aspirations de toute une époque : le roman du faux coupable incarne le pouvoir de consolation de la littérature – un pouvoir que la littérature populaire exploite avec ses moyens propres et une particulière efficacité.

Mots-clés

Littérature et justice, Roman populaire, Faux coupable, Erreur judiciaire