Maëlle PORCHERON « Le présent narratif dans le roman de langue française et anglaise au XXe siècle : 1914-1960 »
Thèse de doctorat en littératures comparées présentée par Maëlle PORCHERON et réalisée sous la direction de Florence GODEAU.
Composition du jury :
- Mme Florence GODEAU (professeure des universités, université Jean Moulin Lyon 3), directrice de thèse
- Mme Aurélie BARJONET (professeure des universités, université de Lille), rapporteure
- M. Gilles PHILIPPE (professeur ordinaire, université de Lausanne, rapporteur
- M. Olivier BARA (professeur des universités, université Lumière Lyon 2), examinateur
- M. Yves CLAVARON (professeur des universités émérite, université Jean Monnet Saint-Étienne), examinateur
- Mme Cécile GAUTHIER (maîtresse de conférences HDR, université de Reims Champagne-Ardenne), examinatrice
Résumé
L’emploi ponctuel du présent dans un récit par ailleurs au passé est un trait de style assez courant des romans de langue française et anglaise : on le trouve, entre autres exemples, chez Bunyan, Defoe, Twain, Madame de Lafayette, Lesage, ou encore Chateaubriand. Dans la plupart des manuels de littérature et de grammaire, cet usage est présenté comme un moyen de dramatiser le récit en « présentifiant » l’action, et est généralement appelé « présent historique » (« historical present » en anglais). Cette analyse ne tient cependant pas compte de cas dans lesquels le présent est employé de façon extensive, de sorte qu’il entre en concurrence avec les traditionnels temps du passé ; pourtant cet usage est de plus en plus fréquent au XXe siècle et le présent est, de nos jours, devenu un temps de narration parfaitement usuel.
Notre thèse de littérature comparée part du constat de cette rupture dans l’usage des temps verbaux narratifs. Celle-ci ne suit pas tout à fait la même chronologie en français qu’en anglais, où elle est plus tardive et plus soudaine. Cependant la période qui précède 1960 s’avère homogène dans la mesure où le présent n’y est pas encore complètement devenu un nouveau temps standard de la narration, dans aucune de nos deux langues de travail : son emploi y produit encore un certain effet de surprise. C’est en 1914 que s’ouvre notre étude, le roman de la première guerre mondiale ayant fait un usage abondant et original du présent. Notre corpus est composé de romans de Blaise Cendrars, Jean Giono, Louis-Ferdinand Céline, Henri Barbusse, Samuel Beckett, Virginia Woolf, John Dos Passos, William Faulkner et Ian Hay : nous souhaitons identifier les fonctions du présent narratif dans ces ouvrages, dans la perspective de la stylistique comparée.
La première partie de notre étude consiste à établir les fondements théoriques de la réflexion sur le présent narratif. Une synthèse des études linguistiques sur le présent est proposée, mettant en avant les différences entre les systèmes des temps verbaux du français et de l’anglais, et ce que ces différences impliquent dans le récit. Les théories sur le présent issues du champ poétique sont ensuite examinées, en prêtant une attention particulière à la narratologie, qui a souvent commenté, et peut-être surestimé, les implications énonciatives de l’emploi de ce temps verbal. Dans le dernier chapitre de cette partie, les effets les plus fréquemment prêtés au présent narratif sont confrontés à l’étude précise de quatre romans de notre corpus : nous insistons en particulier sur les questions de référence temporelle, de tension narrative et de distance narrative dans le récit au présent, en le comparant avec des textes au passé. Il en ressort principalement, d’une part que les différences grammaticales entre les systèmes verbaux sont faiblement prédictives de différences de pratiques esthétiques, et d’autre part qu’on ne peut proposer une poétique unifiée du présent narratif. La seconde partie s’attache à l’étude de l’ensemble de notre corpus au regard de trois problématiques. Nous revenons d’abord sur le lien entre présent et énonciation romanesque, que nous comprenons non seulement comme l’étude du rapport entre temps du récit et temps de la narration (le présent génère-t-il une narration simultanée ?) mais aussi de la tonalité du texte. Nous nous intéressons ensuite à la vitesse narrative : nous redéfinissons le présent « historique » comme un présent scénique ou quasi-scénique, et nous montrons qu’au XXe siècle le présent est associé à d’autres modes narratifs. Dans le dernier chapitre, nous montrons que le présent narratif est un trait de style particulièrement mobilisé par certains sous-genres romanesques et nous en exposons les raisons.
Au fil de ce travail, nous montrons que les fonctions du présent se sont diversifiées et qu’il est mis à contribution dans des esthétiques variées.


