Quentin ROCA « Par l’Écriture seule... et par les Pères de l’Église ? Étude rhétorique de l’argument patristique chez Guillaume Farel, Pierre Viret et Jean Calvin (1532-1564). »

Thèse de doctorat en littérature française présentée par Quentin ROCA et réalisée sous la direction d’Isabelle GARNIER (u. Jean Moulin Lyon 3 – IHRIM) et d’Yves KRUMENACKER †.

Composition du jury :
  • Mme Isabelle GARNIER (professeure des universités, u. Jean Moulin Lyon 3 – IHRIM), Directrice de thèse) ;
  • M. Matthieu ARNOLD (professeur des universités, u. de Strasbourg), Rapporteur ;
  • M. Olivier MILLET (professeur des universités émérite, Sorbonne u.), Rapporteur ;
  • Mme Luce ALBERT (maîtresse de conférences, u. d’Angers), Examinatrice ;
  • Mme Catherine BROC-SCHMEZER (professeure des universités, u. Jean Moulin Lyon 3), Examinatrice ;
  • M. Michael W. BRUENING (professeur, Missouri U. of Science and Technology, États-Unis), Examinateur ;
  • M. Ueli ZAHND (professeur ordinaire, u. de Genève, Suisse), Examinateur.

La soutenance sera suivie d’un pot dans un bar à proximité du Palais de l’Université. Pour prévenir de votre présence, contacter Quentin ROCA (quentinroca0[at]gmail.com) avant le lundi 16 mars.

Résumé :

Le principe scripturaire, résumé dans l’expression sola scriptura (« par l’Écriture seule »), est souvent présenté comme l’un des grands mots d’ordre du protestantisme depuis ses origines. Or, dans leurs discours, des réformateurs protestants comme Martin Luther ou Jean Calvin mobilisent abondamment toutes sortes d’autorités extrabibliques traditionnelles – en particulier les Pères de l’Église. C’est de cette apparente contradiction que part notre enquête. Les arguments patristiques de ces théologiens servent une grande variété d’objectifs rhétoriques : polémique religieuse, autolégitimation, ou encore simple explication historique.

Notre thèse tente de rendre raison de ce phénomène. Nous partons du constat que le principe scripturaire est un principe régulateur du discours, pour proposer une étude argumentative inédite sur un tel objet. L’étude prend en compte 900 recours explicites aux Pères, relevés dans un corpus de 39 ouvrages imprimés entre 1532 et 1564. Ces textes sont composés en français par trois réformateurs établis en Suisse romande pour la plus grande partie de leur ministère : Guillaume Farel (1489-1565), Pierre Viret (1509-1571) et Jean Calvin (1509-1564), étudiés conjointement pour la première fois dans une thèse de doctorat.

Deux axes structurent l’enquête. D’une part, nous nous demandons quelle autorité est effectivement attribuée aux Pères par rapport à la Bible. Pour cela, nous analysons les contours du principe scripturaire de nos auteurs et présentons une typologie des différents arguments. Après avoir examiné leurs visées rhétoriques et les effets de ces recours sur l’image des orateurs, nous enquêtons sur la réception de ces références par l’auditoire des fidèles peu instruits (simples gens). Notre approche relève de la rhétorique argumentative néoclassique et de la théologie historique. D’autre part, nous menons une étude comparative dont l’objectif est de mesurer le degré d’unité de la Réforme magistérielle francophone, de ses débuts jusqu’à l’ère de la confessionnalisation, au tournant des années 1560. Pour cela, nous confrontons les positions et les pratiques de trois de ses plus grands représentants unis par une foi commune, mais distincts par leur caractère et leur style littéraire.

Au fil de l’enquête, nous décrivons les différentes façons d’articuler l’autorité de la Bible et l’autorité de la tradition au XVIe siècle. L’Église catholique romaine voit dans les textes des Pères une source complémentaire de la révélation divine, parallèle à l’Écriture. Au contraire, la plupart des anabaptistes soutiennent qu’il ne faut s’appuyer que sur la Bible, à l’exclusion de toute autre tradition et sans la médiation d’une quelconque institution ecclésiale. Entre ces deux positions, les réformés établissent une hiérarchie des autorités. Contrairement à une idée répandue, le principe scripturaire affirme moins l’autorité de la seule Écriture et la négation de toute autorité aux Pères (sola scriptura pris à tort dans son sens exclusiviste), que l’autorité infaillible de la seule Écriture, et la reconnaissance d’une autorité seconde et conditionnée de la tradition de l’Église (que nous proposons de renommer prima scriptura).

Notre travail montre que Farel, Viret et Calvin ont à ce sujet des conceptions doctrinales et des pratiques argumentatives différentes : Farel, notamment, apparaît comme le moins enclin à recourir aux autorités extrabibliques. Ces divergences ne remettent pourtant pas en cause l’unité de la Réforme magistérielle francophone.

Enfin, nous évoquons les courants protestants et évangéliques des XXe et XXIe siècles dont la plupart revendiquent l’héritage de la Réforme du XVIe siècle, et surtout du principe scripturaire, malgré leur grande diversité (des plus libéraux aux plus fondamentalistes). Nous soutenons le caractère opératoire des outils et résultats présentés dans la thèse pour apprécier la pertinence historique et doctrinale de ces revendications mémorielles.